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C3<Sx CH- CASTELLANI
1838 ;
Les
Femmes au Gonffo
66 ILLUSTRATIONS
D'après les Dessins et les Photographies de l'Auteur.
PARIS
WEST FLAMMARION, ÉDITEUR, 20, HUE RACINE, PRÈS L'ODÉOX
LES
FEMMES AU CONGO
A LA MÊME LIBRAIRIE
DU MÊME AUTEUR
VERS LE NIL FRANÇAIS
AYEG LA MISSION MARCHAND
UN VOLUME IN-S°
ILLUSTRÉ DE
150 reproductions
D'après les photographies et les dessins de l'auteur
PRIX 10 FR.
En belle reliure d'amateur, spéciale. Prix : 15 fr.
58225. — Imprimerie Lahure, rue de Fleurus, 9, à Paris
LES
FEMMES AU CONGO
CH. CASTELLANI
PARIS
ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
26, RUE RACINE, PRÈS L'ODÉON
Tous droits réservés.
AU
CAPITAINE BARATIER
mon Élève et mon Ami
Son Compagnon du Quilou
Le Peintre CASTELLANI.
AVANT-PROPOS
Ce livre, que j'ai écrit avec les documents
les plus sérieux, documents vécus et pris sur
le vif, n'a rien à voir avec un roman. C'est
pour ainsi dire le complément du volume
intitulé : Vers le Nil français , avec la
Mission Marchand. Cette première œuvre,
devant être présentée non seulement au pu-
blic, mais à la jeunesse des lycées, avait été
soigneusement revisée par MM. les Editeurs
qui, ne voulant pas choquer l'innocence ou
la pruderie de leur clientèle, avaient scrupu-
leusement écarté tout ce qui touchait a Vêlé-
II AVANT-PROPOS
ment féminin et aux mœurs tout à fait pri-
mitives des peuples que j'ai visités.
Je pense qu'on me saura gré de la recon-
stitution d'une partie essentiellement inté-
ressante de mon voyage, Yhistoire de la
femme au centre africain.
C'est dans cette vue que j'ai rassemblé les
faits et anecdotes qui pourront y servir.
Ces faits se rencontreront parfois plutôt
sans voiles et par conséquent délicats à
traiter; mais j'aurai soin, en effleurant les
sujets un peu scabreux, de sauvegarder la
décence du style et la dignité de l'expres-
sion.
Ceci établi, commençons notre récit et
tâchons d'être philosophe en même temps
que voyageur, c'est-à-dire montrons des
études et des peintures destinées à instruire
plutôt qu'à émouvoir.
LES
FEMMES AU CONGO
CHAPITRE PREMIER
Le mot de Samba. — Les mulâtresses. — Les méfaits de
nos Sénégalais et le palabre. — La légende du gorille.
— Le chef aveugle.
Combien de fois, depuis mon retour du Congo,
ne m'a-t-on pas posé cette question : « Et les
femmes? » question le plus souvent accompa-
gnée d'un petit clignement d'œil significatif, qui
voulait être à la fois fin, scrutateur, voire un
peu .. comment dirais-je?... folichon.
Eh bien, chers lecteurs et lectrices, sachez
d'abord ceci pour votre gouverne : sous la zone
torride, les pauvres Européens sentent rapide-
ment se calmer leur enthousiasme à l'endroit du
beau sexe, et les prouesses dans le genre sont
1
2 LES FEMMES AU CONGO
plutôt rares. La chaleur, la fièvre, les fatigues
de toutes sortes (je parle au moins pour les explo-
rateurs en marche) ont bien vite raison des tem-
péraments les plus fougueux, des imaginations
les plus montées.
Par conséquent, méfiez-vous des conteurs d'ex-
ploits amoureux, aux colonies. Il y a peut-être
des exceptions, mais elles sont rares.
J'aurais pu ajouter aussi, pour répondre à la
question « Et les femmes? » mon Dieu, les femmes,
cest à peu près comme partout; mais cette ré-
ponse eût dépassé ma pensée et peut-être offensé
la légitime susceptibilité de nos jolies blanches.
Pourtant, je déclare avoir rencontré nombre
de négresses qui auraient pu répondre orgueil-
leusement, comme dans le Cantique des cantiques:
Nigra sum, sed formosci (je suis noire, mais je
suis belle) ; et, s'il n'y a pas de comparaison pos-
sible entre nos dames civilisées et les sauva-
gesses du Congo et de l'Oubanghi, en revanche
beaucoup de nos paysannes n'ont certes ni la
grâce, ni même la finesse d'épiderme de certaines
indigènes du Cassai ou de la Sangha. Je ne parle
pas des femmes métisses ou mulâtresses de la
côte; il y en a d'admirablement belles.
LES FEMMES AU CONGO 3
Quant à la couleur, j'affirme également que
j'ai vu sur le continent africain des créatures,
d'un ton d'or pâle ou même de cuivre rouge, dont
la peau pouvait lutter, comme finesse de grain
et comme satiné, avec les peaux blanches les
plus délicates ; on trouve même des beautés ayant
le foncé du plus bel ébène ; et puis, pour-
rais-je enfin ajouter, comme argument péremp-
toire et sans appel : « La femme noire, c'est autre
chose »; c'est bien là la grande affaire, et le mot
peut être mis en pendant de celui de Samba, le
Sénégalais de Marchand, que celui-ci avait mené
à Paris et présenté dans tous les milieux demi-
mondains : comme ses camarades le question-
naient à propos des fameuses blanches, les Pari-
siennes, le nègre s'écria, les dents éclatantes et
les yeux écarquillés : « Oh! cest bien plus meil-
leur! »
Ce qui par exemple demeure sans comparaison
possible chez nos femmes d'Europe, c'est leur
chevelure, dont le soyeux, la souplesse et les tons
merveilleux s'échantillonnent depuis le noir écla-
tant de l'aile du corbeau jusqu'aux tresses les
plus délicieusement blondes ; quels splendides
diadèmes! et faut-il qu'il y ait des femmes assez
4 LES FEMMES AU CONGO
sottes ou assez dépravées pour se les couper.
Il est encore une erreur, une calomnie qu'il
faut dissiper : la négresse, affirme-t-on, exhale
une mauvaise odeur, et sa peau est huileuse.
Ces inconvénients sont tout à fait exceptionnels,
exactement comme chez nous : la plupart des
femmes noires ont au contraire un petit goût de
noisette, qui est plutôt agréable. Elles déclarent,
du reste, quand on leur reproche leur prétendue
odeur, que nous autres blancs nous sentons le
mort. La riposte vaut l'attaque.
On peut, pour clôturer ce débat, avancer sans
crainte d'être contredit, qu'en été les chambrées
de nos fantassins, retour de revue, ne sentent pas
précisément la violette et que la gendarmerie a
acquis une réputation légendaire qu'aucune sen-
teur exotique ne saurait détrôner.
Je vais vous présenter mes types d'Africaines
dans Tordre où ils me sont apparus sur la route
que j'ai suivie.
C'est à Dakar que j'ai aperçu les premières
femmes de couleur, négresses et mulâtresses,
toutes pittoresquement vêtues d'étoffes éclatantes
et parées de bijoux bien appropriés à leurs
physionomies. Les sang-mêlées, avec leur teint
NIGRA SUM, SED FORMOSA.
\.
LES FEMMES AU CONGO 7
mat et leurs yeux noirs aux longs cils retroussés,
leur démarche flexible et nonchalante, avec
leurs allures de couleuvres et leurs regards qui
semblent chercher ceux des hommes, laissent
plutôt des impressions troublantes et pleines de
volupté.
Je me suis laissé dire que ces sirènes sont dan-
gereuses, et pour la santé et pour la bourse des
voyageurs. Quelques-unes ont un nom à la côte;
et mes compagnons de voyage m'ont semblé pas
mal au courant de leurs faits et gestes.
Une certaine Virginie, dont on m'a conté
l'odyssée et la fortune, me paraît avoir laissé
quelque trace dans l'esprit de ces messieurs.
L'héroïne en question, après une existence des
plus mouvementées, aurait fini par épouser un
riche colon anglais et donnerait aujourd'hui
l'exemple des vertus les plus domestiques et les
plus chrétiennes.
Tout cela n'est pas absolument nouveau, et
dans notre vieille Europe nous sommes un peu
blasés sur ce genre de faits-divers.
Est ce que nous ne coudoyons pas à chaque
instant, dans ce qu'on appelle le monde, quantité
d'anciennes drôlesses, dont la fortune et l'âge
8 LES FEMMES AU CONGO
ont forcément modifié les allures? C'est parmi ces
personnes, maintenant remarquables par leur
pruderie et la sévérité de leur maintien, que se
recrutent souvent les dames patronnesses et dites
de charité. On en a vu, dans un autre milieu,
devenir bonnes femmes de ménage et excellentes
mères de famille, témoin les jeunes filles de cer-
tains cantons de la Suisse ou les Ouled-Naïls
d'Algérie, qui vont à l'étranger demander des
dots à la prostitution et rentrent ensuite dans la
vie régulière.
Mais revenons aux Africaines.
A Dréwin et à Konakay, où j'ai débarqué en
compagnie d'officiers et de coloniaux, j'ai encore
vu de charmantes mulâtresses, toujours mêmes
types de Vénus impudique : l'une d'elles, quoique
mariée à un blanc, souriait audacieusement à nos
officiers en extase devant sa fenêtre. Quant à
l'autre, à en juger par ses façons peu farouches,
elle m'a paru appartenir à la corporation des
professionnelles beautés, prêtes à offrir toute
sorte d'hospitalité contre espèces sonnantes ; se
prêtant du reste gratis au flirt le plus hardi, au
beau milieu de la plage sableuse; et ce, au nez et
à la barbe du soleil.
SENEGALAISE RICHE, EN VESTE DE VELOURS BRODEE.
LES FEMMES AU CONGO 11
Je vois encore cette belle odalisque, à demi
couchée sur la grève brûlante, simplement
abritée sous son parasol bleu, à peine vêtue d'un
peignoir rose transparent, dont les bâillements
indiscrets laissaient entrevoir des splendeurs de
formes, vers lesquelles ces messieurs esquissaient
des gestes, plutôt mollement repoussés. Une tor-
nade effroyable interrompit heureusement ce
manège dangereux et immoral., bon au plus pour
des Français, mais qui eut paru shoking au der-
nier chef à des Anglais : la belle déesse se dressa
sur ses petits pieds chaussés de babouches et
prit la fuite avec la légèreté d'une antilope, espé-
rant sans doute être suivie.
Ces messieurs furent raisonnables et se réfu-
gièrent sous un hangar, en attendant la fin de
l'ouragan. Il est vrai que d'autres femmes, noires
cette fois, y étaient entassées déjà et se serraient
en poussant des petits cris à chaque coup de ton-
nerre, affectant une frayeur très exagérée et
pleine de provocation envers les blancs, qui
recommencèrent à flirter : « faute de grives on
se contente de merles. »
La trombe passée, on reprit le chemin du bord,
abandonnant cette plage, dont les habitantes ne
12 LES FEMMES AU GONGO
demandaient qu'à rire. J'ai pu juger du premier
coup qu'on n'était pas bégueule à la côte
d'Afrique. Ça n'était que le commencement, et je
devais en voir bien d'autres.
A Grand Lahou, où séjournent encore deux
compagnies de tirailleurs sénégalais, le capitaine
qui commande cette station reçut, pendant que
nous étions à terre, la visite d'un vieux chef,
accompagné de ses fils et de plusieurs grands
dignitaires ; ils venaient porter plainte contre les
tirailleurs. Le fils aîné, qui parlait un peu le
français, s'exprima avec véhémence en ces termes :
« Tic sais, capitaine, il y a tirailleurs qui a venu vil-
lage, qui a embrassé femmes, donné coups
hommes et tué poules. » Tous ces gens me parais-
saient en proie à une grande indignation et à une
grande colère. En somme, il y avait de quoi : après
tout, c'était le déshonneur porté dans les familles ;
et moi-même, malgré le comique delà déposition,
je plaignais ces pauvres diables.
Le capitaine, après avoir écouté gravement la
plainte, répondit : « C'est bien, nous verrons. »
Ça ne faisait pas tout à fait le compte du chef,
qui fit subitement un geste éloquent avec son
pouce dirigé vers sa bouche ouverte comme un
MULATRESSE.
LES FEMMES AU CONGO 15
four, en renversant et balançant la tête en
arrière. Le capitaine comprit, et immédiatement
fit apporter deux bouteilles de tafia. Toutes les
figures s'étaient illuminées à la vue du liquide.
En un tour de main, le monarque ingurgita le
contenu de Tune d'elles, laissant généreusement
circuler l'autre parmi les assistants : V honneur
était satisfait; et le chef reprit tranquillement la
route de ses États, suivi de ses grands dignitaires,
après nous avoir serré la main avec effusion,
emportant avec lui l'espoir d'une indemnité pro-
mise par le capitaine.
Comme vous pouvez voir, il y a ici, en pareil
cas moins d'histoires que chez nous; et ces gens-là
me paraissent avoir très bon caractère.
J'allais omettre un détail important de l'aven-
ture, détail très typique au point de vue des
mœurs : le chef, qui me paraissait âgé et véné-
rable, avait fait, au moment de nous quitter, un
autre geste, beaucoup moins honnête que le pre-
mier, mais tout aussi compréhensible dans son
inconvenance. Il s'agissait d'une requête, à
laquelle le docteur s'était empressé d'obtempérer,
lui remettant une petite fiole, que le monarque
avait serrée précieusement sous son péplum. J'ai
16 LES FEMMES AU CONGO
su depuis qu'il s'agissait d'un médicament
dénommé teinture de c..., remède qui, paraît-il,
donne de la gaieté aux gens les plus tristes. Le
dit ingrédient est très demandé sur la côte et
autres lieux de la terre africaine. Avis aux nota-
bles commerçants de Marseille. Tâchons pour
une fois de ne pas nous laisser distancer en affaires
par la perfide Albion ou nos voisins, les Allemands.
A Dréwin, pendant que nous visitions les
abords de la forêt environnante, le chef douanier
nous conta qu'un gorille, errant dans les massifs
de cette forêt, avait mis en pièces un jeune garçon
et répandait la terreur parmi les femmes du pays,
qui prétendaient l'avoir aperçu à travers les
fourrés.
Je n'ai eu, à propos de cette bête étrange et
terrible, que des données très vagues, touchant la
prétendue habitude qu'on lui a prêtée d'enlever
les femmes.
En général, il fuit les lieux habités, et on l'aper-
çoit très rarement. C'est dans les forêts les plus
impénétrables qu'il semble vivre de préférence,
isolé de tous les autres animaux, qui le redoutent
à cause de son irascibilité et de sa force prodi-
gieuse.
LES FEMMES AU CONGO 17
Pour mon compte personnel, je n'en ai jamais
vu à l'état libre et je pencherais à croire que
tout ce qui a été écrit ou raconté à propos des
relations intimes que des gorilles auraient entre-
tenues avec des négresses, dont ils auraient même
eu des enfants, est une pure farce. Néanmoins,
on s'est plu à répandre ces fables; et, chez les
habitants de l'Afrique eux-mêmes, il court des
légendes amoureuses sur les gorilles et les
femmes de certaines contrées. Dans tous les cas,
ces liaisons, si elles existaient, ne sauraient rien
avoir de bien platonique; je ne vois guère pour
les poètes lamartiniens la possibilité de célébrer
de pareilles amours : on se figure difficilement
une jeune fiancée se promenant sur les bords du
lac Nyanza, la main dans la main d'un gorille.
Et nous allions tous deux...
A Dréwin, il nous fut encore donné d'assister à
un grand palabre clans un village, dont le vieux
chef aveugle nous combla de présents, parmi
lesquels était un bouc, que je ramenai moi-même
et dont nous fîmes cadeau au chef douanier. Je
me souviendrai toujours du mal que me donna
cette bête, que je dus littéralement traîner durant
18 LES FEMMES AU CONGO
plus d'une heure, en y employant toutes mes
forces. Il faisait une chaleur effroyable et j'en-
fonçais dans le sable; j'étais demeuré seul en
arrière de mes compagnons, luttant avec mon
bouc, qui s'arc-boutait avec fureur et refusait
d'avancer, tandis qu'une bande de nègres me
suivait sournoisement à distance, espérant bien
voir l'animal rompre la liane qui lui attachait les
cornes et se sauver dans la brousse, où ces pil-
lards l'auraient certainement rattrapé pour leur
compte. Heureusement, je sortis vainqueur dans
cette première épreuve en Afrique, épreuve qui
ne devait me rapporter que de l'honneur.
CHAPITRE II
Religieuses et Sénégalais. — A propos des conversations
grivoises. — La volupté est traîtresse en Afrique. —
Dahoméennes, femmes acras, Pahouines.
Je ne vous entretiendrai pas longuement de
nos faits et gestes à bord du Stamboul, de
joyeuse mémoire, attendu qu'en fait de femmes,
il ne s'y trouvait que des religieuses, s'aventurant
à peine sur le pont et entourées par nous des plus
grands égards et respects. Ces pauvres filles,
pour lesquelles je conserve une grande pitié et
une grande vénération, étaient à peu près toutes
très jeunes, avec de frais visages, écartant toute
idée impure; malheureuses victimes, vouées par
avance à la consomption et à la mort.
Il leur arriva une petite mésaventure.
Nous avions embarqué (1), si vous vous souve-
(1) Voy. Vers le Nil français avec la mission Marchand.
1 beau vol. in-8°, orné de 150 illustrât. Prix, broché : 10 fr.
20 LES FEMMES AU CONGO
nez, une compagnie de Sénégalais à Dakar, sous
le commandement du distingué lieutenant Mangm
(aujourd'hui capitaine à Fashoda, sur le Nil).
Ces bons noirs étaient de temps à autre soumis
à une arrosade ou baignade, à l'avant du bateau;
et chaque fois que la séance avait lieu, comme
ces gaillards n'étaient ornés d'aucun caleçon et
présentaient à la vue les aspects les plus extraor-
dinaires qu'on puisse imaginer, on avait soin de
prévenir les sœurs, de sorte qu'elles ne se mon-
traient pas sur le pont, tant que durait l'ablution.
Un jour pourtant, les pauvres filles, non averties,
débouchèrent à l'improviste en face de la repré-
sentation : tableau!! Après un court moment de
stupeur (et il y avait de quoi), elles firent volte-
face et prirent la fuite, épouvantées; malheureu-
sement, elles avaient eu le temps de voir. Les
Sénégalais, sentant qu'ils étaient inconvenants
et comprenant la décence à leur manière, avaient
d'un seul mouvement, comme à une parade, saisi
tous les objets compromettants et les avaient
brusquement fait passer derrière eux, dissimulant
le tout avec une physionomie pleine de modestie
et d'innocence.
Jamais je n'ai vu un spectacle plus comique
MILICIEN SÉNÉGALAIS, SA FEMME
ET SA DOMESTIQUE.
LES FEMMES AU CONGO 23
que celui de ces moricauds, dont il fut pour un
instant impossible de discerner le sexe. Aussitôt
les religieuses disparues, les Sénégalais, avec le
môme ensemble, remirent en place les objets
escamotés, persuadés qu'ils avaient sauvé toutes
les convenances.
Ce n'était pas la première fois que j'observais
cette pudique manœuvre chez les nègres de la
côte; plus tard, je vis les Croumànes exécuter le
môme mouvement, en face de dames anglaises
surgies à l'improviste; shocking indeed!
A propos de cette histoire, qui prêtera plutôt à
rire, je ferai remarquer au lecteur que les noirs,
même les plus nus, m'ont toujours paru plus
convenables et plus respectueux d'allures et de
maintien, vis-à-vis des femmes, que certains
blancs. Ces derniers trouvent toujours moyen de
plaisanter et de tourner en ridicule les actes les
plus légitimes et les plus sacrés de l'amour,
oubliant que cette façon d'agir et de penser,
outre qu'elle est peu généreuse, est dégradante
et avilissante pour la femme, qu'on devrait tou-
jours entourer d'attentions et de respect, à pro-
pos de ses fonctions de créatrice et de mère.
Ne voyons-nous pas, à chaque instant, des
24 LES FEMMES AU CONGO
hommes, qui passent pour bien élevés, se livrer
devant des dames à des conversations qui, pour
être comiques ou même spirituelles, n'en sont
pas moins offensantes pour le sexe auquel appar-
tiennent nos sœurs et nos épouses. Mais c'est
plus fort que nous (je parle pour les Français),
et souvent même les dames se prêtent à ces sortes
de plaisanteries qui, d'abord badines ou légères,
deviennent quelquefois graveleuses et obscènes.
Chez nous, on s'accorde à trouver cela très amu-
sant; et ce genre de distractions paraît pro-
gresser considérablement dans les milieux dits
intellectuels. ïl est juste d'ajouter, tant il est vrai
qu'il n'y a rien d'absolu, qu'en revanche nos voi-
sins, anglais et allemands, cachent le plus sou-
vent, sous des dehors sévères et des conversations
gourmées, une hypocrisie et une dépravation
dont les récents scandales de Londres et de Berlin
nous ont donné les preuves indéniables. Si les
Français sont souvent farceurs ou trop gais, les
autres sont presque toujours tartufes, lugubres
et libidineux.
Pour en revenir au bon nègre, on peut dire
qu'en fait de flirt et d'amour il obéit simplement
à des ardeurs de climat et de tempérament abso-
LES FEMMES AU CONCxO 27
lument légitimes. Sa compagne noire est dans le
même cas : voluptueuse, sans être dépravée, elle
suit ses instincts de tendresse caressante et
d'esclave soumise, sous l'impulsion d'un sang
brûlant, qui par instants font luire ses yeux
comme ceux des louves; malheur au blanc qui
s'abandonne à ses étreintes : elles sont éner-
vantes et deviennent souvent mortelles. Je vou-
drais pouvoir écrire ce qu'on m'a raconté de»
prévenances incroyables qu'elles ont pour leurs
compagnons de sommeil : toutes les tendresses,
les soins délicats d'une mère pour son enfant,
ces créatures les prodiguent à l'amant qui repose
auprès d'elles. C'est le cas de dire au voyageur, à
l'instar du sage Mentor, s'adressant au jeune et
imprudent Télémaque : « Fuyez... », etc.
C'est en Afrique que l'amour distille ses plus
subtils poisons.
Il va sans dire qu'il ne s'agit ici que des carac-
tères généraux de l'espèce, laquelle se présente
sous les aspects les plus divers et les plus variés ;
vous pourrez en juger par la suite.
Je n'ai fait que frôler le Dahomey, la terre des
fameuses Amazones. C'est au fond de la Rade aux
requins, de sinistre mémoire, que j'ai pris pied
28 LES FEMMES AU CONGO
durant plusieurs heures, juste le temps d'attraper
la fièvre.
Je trouve là quelques documents intéressants,
que je me contente de mettre sous les yeux du
lecteur; il appréciera aussi' bien que moi les
beautés dont je me suis procuré les images. C'est
avec ces jeunes personnes que Béhanzin compo-
sait sa garde.. A mon avis, l'uniforme de ces
vierges, s'il est exact, me paraît un peu écourté
et plutôt fait pour laisser une grande liberté aux
mouvements; le shako, malgré ses ornements,
manque certainement d'élégance. Ces filles,
réellement très bien bâties, pèchent tout à fait
par la distinction et la grâce. La petite gaine
qui pend à leur côté gauche est sûrement
destinée à renfermer le fameux couteau ou
rasoir qui faisait tant frémir nos pauvres tour-
lourous.
Permettez-moi de vous présenter également
deux échantillons de femmes acras (colonie
anglaise) et plusieurs types de Pahouines, peu
charmantes personnes; je n'ai fait que les entre-
voir, sans en être très impressionné. C'est vrai-
ment par trop barbare d'aspect; et là où la grâce
disparaît, on peut dire qu'il n'y a plus de femmes.
AMAZONES DAHOMÉENNES.
3.
LES FEMMES AU CONGO 31
Je ne vois pas trop pourquoi ces dames auraient
peur des grands singes.
C'est à Kotonou que débarquèrent nos jeunes
religieuses. Ici encore elles donnèrent lieu à une
petite scène comique ; on avait commencé par
descendre les animaux dans de grands paniers,
attachés à une corde glissant sur une moufle. Ils
étaient reçus en bas dans un bateau plat, qui les
transportait ensuite à terre. Le même mode de
transbordement était employé pour les voyageurs.
Quand ce fut le tour des sœurs, l'une d'elles, une
jolie petite Anglaise, qui ne parlait pas très bien
le français, s'écria effrayée : « Alors, comme une
véche!... » à la grande hilarité des passagers et
au grand scandale de la supérieure.
Pauvres filles! je me demande à l'heure pré-
sente ce que sont devenus leurs petits minois
frais et roses sous ce ciel meurtrier. La fièvre et
l'anémie n'ont pas dû mettre longtemps à avoir
raison de ces frêles créatures.
Leur disparition nous laissa une impression de
tristesse.
FEMME PEULII.
CHAPITRE III
Libreville, les Gabonaises, mariages. — Une naine akka,
une albinos. — Les jeunes filles de la Mission. — Dames
blanches. — Une légende au Soudan.
La femme dont le portrait est joint ci-après est
une Gabonaise que j'ai rencontrée à Libreville.
Patronne d'un petit établissement, sorte de café,
dans lequel nous sommes allés nous rafraîchir,
elle nous avait frappés tout d'abord par sa tour-
nure de belle cariatide et la beauté sculpturale
de ses formes.
Pleine de dignité et véritablement majestueuse
d'aspect, elle évoqua d'emblée dans mon esprit
le souvenir de la grande reine de Saba, et je me
la figurai debout, non pas près d'un comptoir,
mais d'un trône, ou traînée sur un quadrige,
escortée d'une garde d'esclaves noirs.
36 LES FEMMES AU COXGO
Malheureusement, c'était bien à côté d'un
comptoir qu'elle se tenait, calme et hautaine ;
et même, pour nous ôter toute illusion, un de
nos compagnons, Germain je crois, nous la dé
peignit comme une ivrognesse di primo cartel lo.
ayant en outre des mœurs et des habitudes peu
recommandables.
A une question assez indiscrète que lui fit un
de ces messieurs, à propos de certaines pratique s
risquées, elle répondit d'un air presque indigné :
« Ces sôzes-là ! zamais! ! ... »
Son indignation ne m'a pas paru bon teint.
Après tout, c'était une belle fille. Et qui sail,
en supposant qu'on animât tout à coup la Vénus
de Milo, si nous ne nous trouverions pas en face
d'une brute î
D'autre part, voyez donc la touche de nos intel-
lectuels.
C'est en arrivant à Libreville, où nous fîmesr
une escale de plusieurs jours, que commencèrent
mes observations les plus sérieuses sur l'élément
féminin. Voici ce qu'à ce propos je dis dans mon
volume Vers le Nil français : « Les Gabonais,
race paresseuse et dégénérée, semblent n'avoir
GABONNATSE. — LA BELLE HOTESSE (LIBREVILLE)
4
LES FEMMES AU CONGO 39
emprunté au contact des blancs que les mauvais
côtés des civilisations : fainéants et débauchés,
ils vivent volontiers de la prostitution de leurs
femmes; ces dernières, les plus coquettes des
noires que j'ai rencontrées sur la côte, sont géné-
ralement bien faites et plutôt gracieuses : pitto-
resquement drapées de pagnes, de fabrication
européenne, elles peuvent, au milieu des autres
singes femelles, passer pour jolies ; mais entre
nous, il faut avoir de singuliers appétits pour
épouser ces créatures; ce qui n'empêche nombre
d'Européens de contracter ce qu'on appelle là-bas
des mariages, mariages qui consistent à prendre à
terme des femmes du pays, avec ou sans le consen-
tement des parents, lesquels, en général, me font
l'effet d'abominables proxénètes. J'ai rencontré
ici une autre catégorie de femmes qui m'a paru
plus recommandable, sous le rapport du maintien
et des allures, ce sont les jeunes filles élevées à
la Mission. Il court bien par-ci, par-là, des bruits
malveillants sur leur compte; mais on est sipoli-
nier aux colonies ! Voici ce que m'a raconté un
compagnon du capitaine Marchand, le capitaine
Germain, de joyeuse mémoire : « Chaque fois
qu'on veut lier conversation ou tenter de flirter
40 LES FEMMES AU CONGO
avec les jeunes personnes en question, celles-ci
ont une réponse toute faite et toute biblique,
qu'elles vous débitent d'une haleine, les yeux
baissés et les mains croisées pudiquement sur la
poitrine : « Passez votre chemin ; je ne suis point
« celle que vous cherchez; je suis une honnête
« fille: je ne mange pas de ce froment.... »; puis,
après un silence, à voix basse, avec le même
maintien modeste et les yeux de plus en plus
baissés, on les entend murmurer : « à moins
« que... vous ne donniez dix francs. »
M=r Augouard, à qui je racontai le fait, me
répondit : « Oh! c'est cher!... et puis, ajouta-t-il
brusquement en riant, ça n'est pas vrai. »
Comme je n'ai rien entendu de mes oreilles, je
laisse toute la responsabilité de l'histoire à Ger-
main, qui est parfaitement capable de l'avoir
forgée de toutes pièces.
J'en demande pardon à Monseigneur, qui cer-
tainement ne me vouera pas au feu éternel pour
cette petite plaisanterie.
En fait de types rencontrés par moi à Libre-
ville, je vous signalerai encore deux spécimens
femelles qui méritent une mention spéciale :
c'est d'abord une vieille femme akka ou akkoa.
JEUNES FILLES DE LA MISSION, A LIBREVILLE.
4.
LES FEMMES AU CONGO 43
de la race des fameux nains dits de Stanley,
appartenant à une tribu égarée dans les forêts
environnantes. Elle et son mari vivaient à la
Mission. Le R. P. Pringault a eu l'obligeance de
me procurer leurs photographies; comme vous
pourrez juger par cette image, ils ne sont pas
séduisants et leur faciès indique une intelligence
plutôt limitée. Les quelques types que je trouvai
depuis sur ma route devaient me confirmer dans
l'idée que ces nains sont encore inférieurs aux
autres nègres ; ils me font en outre l'effet d'être
rusés, vindicatifs et méchants.
J'ai également aperçu au milieu des négresses
de l'endroit, parée d'une robe vert pomme et
d'ornements extravagants, en similor, une al-
binos, absolument blanche de peau; c'était du
reste répugnant à regarder, et cette femme me
donna l'impression d'un lapin qu'on viendrait de
dépouiller. En fait de portraits, je n'ai pu me pro-
curer que celui de son frère, un chef du voisi-
nage qui, m'a-t-on assuré, lui ressemblait parfai-
tement. Ces types de nègres blancs sont assez
communs en Afrique. Ils naissent toujours de
parents absolument noirs.
On rencontre à Libreville quelques dames
44 LES FEMMES AU CONGO
blanches avec leurs maris, qui le plus souvent
appartiennent à l'Administration; ces dames, na-
turellement, n'ont rien de commun avee les fe-
melles de l'endroit. L'une d'elles, dont j'ai déjà
parlé dans mon premier volume, m'a frappé par
sa grâce et l'élévation de son esprit, c'est Mme de
Brazza. J'en ai conservé le plus respectueux et
le plus charmant souvenir.
Une autre femme, digne de toutes les admira-
tions, c'est la vénérable sœur Saint-Charles, qui,
depuis trente-cinq ans vit dans le pays, qu'elle
parcourt continuellement, à la recherche des
infortunes à soulager, recueillant en même temps
les petits noirs abandonnés ou malades. M. de
Brazza m'a affirmé qu'elle faisait tous les jours
28 à 50 kilomètres à travers la brousse, par tous
les temps, par toutes les saisons. Cette héroïne
du bien a près de soixante-dix ans et continuera
sans doute jusqu'à la mort sa mission d'abnéga-
tion et de charité.
Il y a tout de même de bien grandes femmes.
Je dois dire qu'en général les sœurs de Charité,
que j'ai rencontrées ici, m'apparaissent très su-
périeures aux pères des Missions, surtout au point
de vue du dévouement et de l'humilité chrétienne.
NAINE AKKA, DE LA MISSION.
LES FEMMES AU COXGO 47
Je trouve les religieux bien plus égoïstes et plus
préoccupés de leur bien-être que les pauvres
sœurs, qu'ils tiennent le plus souvent en dure
dépendance.
Parmi les dames qui ont eu le courage d'af-
fronter les dangers du continent africain, j'en
citerai encore deux, qui sont allées très avant dans
l'intérieur; ce sont Mmes d'Encausse et Guynet,
qui ont accompagné leurs maris en cours d'ex-
ploration au Soudan.
M. Guynet m'a raconté lui-même l'effet étrange
et l'émotion produite dans le pays par l'arrivée
d'une blanche. La curiosité de l'élément féminin
se trouva excitée au plus haut degré: le costume,
semi-masculin .et approprié aux nécessités d'un
voyage dans la brousse, fit d'abord naître des
doutes sur l'authenticité de son sexe, et il y eut
parmi les noires un véritable travail de conspira-
tion pour arriver à l'obliger à se baigner en com-
pagnie des femmes du pays. Quant au chef, il
voulut à tout prix mettre son harem à la dispo-
sition de M. Guynet, au vu et au su de Madame.
Quelle diable d'idée ou de but pouvait bien avoir
ce moricaud ?
Vous saurez qu'il circule, à propos des femmes
48 LES FEMMES AU CONGO
blanches, quantité de légendes au Soudan, entre
autres celle que m'a racontée Marchand ; la voici
pour ceux qui ne l'ont pas lue dans Vers le Nil:
« Il paraîtrait que trois espèces d'êtres peuplent
l'univers : 1° les noirs, qui ont la terre; 2° les
blancs, qui habitent la mer; 5° les diables, qui
vivent dans un grand trou. Tous les ans, à une
époque fixe, les blancs se rendent au bord de ce
trou, et là le trafic suivant a lieu entre eux et les
démons : ces derniers apportent toutes les choses
extraordinaires qui étonnent les Africains et,
quand le compte des objets est reconnu exact,
les blancs emportent le stock et, en échange, j
font un cadeau. Quel est ce cadeau? voilà le
mystère. »
Le capitaine Marchand, à force 'de persévé-
rance et de persuasion, aurait fini par faire avouer
à un de ses domestiques noirs le grand secret :
a ce que nous livrons en échange des trésors que
nous apportent les démons, c'est (je vous le donne
en mille) ... nos femmes ! ! !
ce Et voilà pourquoi on n'a jamais vu aucune
femme blanche dans l'Afrique centrale. »
Si ces bons nègres ont en quoi que ce soit le
sens de la galanterie, et je crois qu'ils l'ont, ils
LA VENERABLE SOEUR SAINT-CHARLES, A LIBREVILLE.
5
LES FEMMES AU CONGO 51
doivent nous considérer avec raison comme de
fiers saligauds; mais ils se gardent bien de mani-
fester cette opinion devant nous, car ils nous
savent plus forts qu'eux, et la force prime tout
particulièrement le droit en Afrique.
UNE HORIZONTALE CONNUE ET COTEE A LIBREVILLE.
PAHOUINE AU MARCHE DE LIBREVILLE.
PAHOUINES AU MARCHE DE LIBREVILLE.
CHAPITRE IV
A Loango. — Les nymphes de la source des diamants.
La fête des Calebasses.
A Loango, les dames au visage pâle deviennent
plus rares; je n'en ai rencontré que deux spéci-
mens, charmants il est vrai : l'un est la belle
Mme Fourneau, la femme de l'administrateur, et
l'autre Mme Roques, la femme de l'aimable et
obligeant docteur qui m'a fourni des documents
précieux.
Mme Fourneau, qui est la grâce en personne,
est, m'a-t-on assuré, d'origine britannique. J'igno-
rais cette circonstance et j'ai commis vis-à-vis
d'elle une gaffe, que, j'espère, elle voudra bien me
pardonner; car j'affirme ici que cette dame est-
bien le démenti le plus formel à tout ce que j'ai
avancé dans mon livre à propos des Anglaises
60 LES FEMMES AU CONGO
que j'avais aperçues à bord de Y Albertville.
Revenons aux Africaines. J'emprunte encore
les lignes suivantes à mon premier récit, en le
complétant d'autres souvenirs recueillis à Loango.
Durant une excursion que nous fîmes, le lieu-
tenant Simon et moi, avec M. Yergnes, négociant
de l'endroit, à la merveilleuse rivière dite des
diamants, nous rencontrâmes une source, qui
sort des rochers et forme une grande vasque,
abritée sous un immense bosquet de verdure;
dans ce lieu, plein de fraîcheur et de mystère, où
l'eau s'écoule avec un doux murmure, se baignait
et s'ébattait tout un essaim de jeunes filles.
Notre apparition subite ne troubla et n'effa-
roucha en aucune façon ces enfants de la nature,
qui jouaient en poussant des petits cris d'oiseaux.
Elles nous procurèrent durant un instant un
spectacle des plus gracieux : plusieurs me sem-
blèrent presque jolies, surtout de corps. Ces
filles, coquettes naturellement, adoptent en fait
de toilette des usages et des modes qui les enlai-
dissent à plaisir : ainsi d'aucunes, les vierges, je
crois, ou plutôt celles qui ont des prétentions à
cet état, se barbouillent avec de la couleur rouge,
non seulement le visage, mais tout le corps
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6
LES FEMMES AU CONGO 63
jusqu'à la ceinture; la plupart ont, tatoués en
relief, des ornements sur la poitrine et dans le
dos. Elles ont également la fâcheuse habitude
de s'attacher, en travers de la partie supérieure
des seins, soit un lacet, soit leur pagne; elles
arrivent ainsi à déformer rapidement une partie
du corps qu'elles ont souvent très belle.
Tout calculé néanmoins, je ne saurais trop le
redire, les femmes de couleur ne pourraient guère
supporter la comparaison avec les blanches.
Chez la négresse, les charmes se flétrissent
vite; la vie en plein air, le manque de soins, les
durs travaux en sont la cause principale.
Les vieilles sont absolument hideuses et, en ce
genre, elles défient toute description. Les pauvres
créatures n'ont qu'une seule chose pour se conso-
ler : c'est l'affection de leurs enfants qui gardent
toujours, paraît-il, pour la mère, une tendresse
sans égale, ce qui prouverait dans une grande
mesure que le nègre est beaucoup moins mauvais
qu'on ne dit.
C'est à Loango que j'ai eu pour la première
fois le curieux spectacle d'un tam-tam, espèce
de fête nocturne qui consiste à danser autour
d'un feu, en battant du tambour et en poussant
64 LES FEMMES AU CONGO
des hurlements cadencés, avec force contorsions
des hanches et du bassin. Il est à remarquer, en
passant, que la danse, dans tout le continent
africain, semble surtout destinée à surexciter les
passions amoureuses, dans ce qu'elles ont de
plus charnel et de plus animal : les femmes, aussi
bien les Mauresques que les négresses, font
assaut de mouvements lascifs. Ces exercices,
qui durent jusqu'à une heure avancée de la nuit,
semblent amuser énormément les noirs, qui me
paraissent, avec une innocence d'enfant, se sou-
cier fort peu de la décence et de la correction du
maintien. Ça n'est pas en Afrique qu'il faut venir
chercher des leçons de pudeur; du reste, ces
gens-là semblent peu faits pour porter des vête-
ments. Rien n'est comique comme des nègres
en toilette, hommes ou femmes.
Il m'a été donné également d'assister à une
fête annuelle, dite des calebasses.
Les calebasses sont des jeunes filles arrivées
à l'âge de puberté et qui, eu fait de fiançailles,
se débarrassent, ce jour-là, en grande pompe et
sans aucune façon, de leur virginité.
Voici comme il est procédé à cette étrange
cé2*émonie :
NYMPHES DE LA SOURCE DES DIAMANTS, A LOANGO.
LES FEMMES AU COXGO 67
Une semaine avant la solennité, on les enferme
dans une case, où elles font une sorte de retraite
et sont soumises à des préparations intimes. Le
grand jour arrivé, on les débarrasse du rouge
dont elles sont enduites de la tête à la ceinture,
et on les orne de leurs plus beaux bijoux. Ainsi
parées, elles sont hissées sur une sorte de pavois
et promenées en grande pompe de factorerie en
factorerie, escortées de leurs compagnes plus
jeunes et plus âgées, qui les suivent en poussant
des cris, en battant du tambour et jouant de la
flûte. Toute la bande, brandissant des ombrelles
ou des parapluies écarlates, abreuvée à chaque
station, finit par être complètement ivre. Gela
dure jusqu'à ce que l'héroïne de la fête ait trouvé
un amateur blanc qui veuille bien la prendre
comme épouse, pour une nuit.
Le lendemain, dès l'aube, la famille se présente
pour réclamer le matabiche, c'est-à-dire le
cadeau, proportionné à la générosité de l'épou-
seur : ça ne dépasse généralement pas la somme
de trois francs cinquante à cent sous,, en étoffes
ou marchandises.
Comme vous pouvez juger, ces sortes de
faveurs sont bien moins ruineuses que celles de
68 LES FEMMES AU CONGO
nos étoiles d'Opéra, avec cet avantage, inestimable
pour l'amateur de fruits verts, qu'il s'agit ici le
plus souvent de véritables vierges. Cette dernière
qualité me paraît assez peu prisée des noirs et
ne semble pas auprès d'eux être une recom-
mandation, au contraire.
Je ne suis pas bégueule, et je ne voudrais pas
faire le moraliste; mais, franchement, ce qui me
surprend dans cette fête des calebasses, en pleine
station civilisée et sur un point en contact per-
pétuel avec la France et l'Europe, c'est de voir
se perpétuer cyniquement et effrontément cette
apothéose de la prostitution.
Nous voyons les administrateurs, magistrats et
notables négociants de l'endroit, s'accorder à
trouver la chose toute simple et encourager cette
bacchanale aussi stupide que grossière.
Il est vrai, pourrait-on me répondre avec une
certaine raison, que celte façon d'offrir sa virgi-
nité en holocauste n'est peut être pas plus extra-
ordinaire que l'exhibition et le trimballage de nos
mariées vêtues de blanc et couronnées de lis,
qu'on accompagne, après bombance, jusqu'au
bord de la couche nuptiale.
Les cérémonies qui précèdent le sacrifice en
FETE DES CALEBASSES.
LES FEMMES AU CONGO 71
question sont-elles moins ridicules à Paris qu'à
Loango, et la douce brebis sacrifiée, passant
triomphante et effrontée sous les yeux d'une
foule goguenarde et peu révérencieuse, est-elle
plus intéressante que la pauvre Calebasse?
Au fond, ça se ressemble terriblement.
Ce qu'il y a de charmant en amour; c'est, à
mon avis, le mystère.
CHAPITRE V
Femmes bacougnies, bacongos, batékès. — Mme Tali et
sa famille. — Générosité des chefs. — Zélingoma, les
Bacotas. je deviens juge de paix. — Les jugements.
Durant la première partie de l'expédition que
je fis sur le Niari, en compagnie démon excellent
ami, le capitaine Baratier, nous ne rencontrâmes
que peu de femmes, lesquelles étaient absolu-
ment sauvages : quelques-unes même allaient
entièrement nues. Peu séduisantes et peu encou-
rageantes, ces naturelles ne m'ont laissé dans
l'esprit qu'un souvenir plutôt maussade. Toutes
ces Bacougnies, Bacongos, Batékès, Mayombas
sont très inférieures aux filles loangos. Il est
vrai de dire que leur vie dans la brousse et la
iorêt est peu faite pour développer ou conserver
les charmes qu'elles pourraient avoir reçus de la
76 LES FEMMES AU CONGO
nature. Les femmes de toutes races, à l'instar
des fleurs, ont besoin de soins et de culture; elles
ne sont pas faites pour les travaux rudes. La
nature, en les créant plus délicates que l'homme,
semble leur avoir assigné un rôle moins dur. Elles
ont assez des souffrances et inconvénients de la
maternité, sans y ajouter celles du labeur forcé.
Malheureusement, chez les barbares et les pri-
mitifs, leur état de faiblesse consacre leur infé-
riorité et en fait des esclaves dont on abuse le
plus souvent.
Donc, sur notre nouvelle route, peu ou point
de femmes : de pauvres brutes à l'air farouche,
faisant les corvées, portant les fardeaux en
même temps que leurs enfants; elles sont moins
maltraitées pourtant que les femmes arabes, que
leurs maîtres rouent de coups. Le noir n'est pas
foncièrement méchant, et j'ai même cru remar-
quer dans certaines contrées que la femme n'était
pas du tout, malheureuse. Il est vrai d'ajouter
que dans ces contrées-là elle était beaucoup plus
agréable de forme, mais aussi plus facile de
mœurs.
Est-ce que par hasard la vertu serait toujours
NIARI, FEMMES BACOUGNIES.
LES FEMMES AU CONGO 79
un peu le résultat d'une contrainte?... J'aime
mieux croire le contraire.
Les souffrances sur le Xiari ne furent donc
compensées, en dehors de ses splendides paysages
par aucun autre charme des yeux. La seule
créature à peu près potable que nous ayions
rencontrée fut la femme du vieux chef Tali, au
village de M'Tigny, sur la rivière du même nom :
elle n'était vraiment pas mal tournée, surtout si on
la compare à son gorille d'époux, lequel donnait
assez l'idée d'un vieux chiffonnier, affublé qu'il
'était de guenilles européennes. Le vieux coquin,
tout perclus et tout rhumatisant, s'offrait une
compagne n'ayant pas plus de quatorze à quinze
printemps, non compris ses autres épouses; tout
comme Abraham et les vénérables patriarches de
la Bible.
Il ne manqua pas du reste de nous réclamer
le fameux élixir demandé par tous les chefs
nègres, élixir qui rend la voix aux aphones et leur
permet d'être encore présentables à leurs com-
pagnes. Comme me disait le docteur F... : « Ils
en crèvent le plus souvent, mais quelle belle
mort! »
Après le gentil minois de Mmc Tali, nos regards
80 LES FEMMES AU CONGO
furent sevrés pour longtemps de visages aimables.
Pour mon compte personnel, je ne devais plus en
revoir avant Zélingoma; je mets de côté, bien
entendu, les affreuses guenons, frottées d'huile de
palme, dont je fis la rencontre en traversant la
forêt, pour arriver à ce poste. Ça dépasse tout ce
qu'on peut rêver en fait de repoussoir ; et en pareil
cas le vœu de chasteté apparaît comme une
ressource ineffable.
Ce qu'il y a de peu récréatif, c'est la facilité avec
laquelle ces aimables personnes vous sont offertes!
par leurs seigneurs et maîtres. On est obligé >
d'opposer les résistances les plus acharnées pour;
se débarrasser des solliciteurs qui les pousseraient j
volontiers jusque dans vos bras. On en a le fris-
son rien qu'au souvenir. C'est le cas de s'écrier |
avec le poète : « 0 amour, que de formes tu
revêts pour nous attirer dans tes pièges.... »
Zélingomaî souvenir à la fois triste et gai,
plutôt triste : la fièvre, la chasse, les émotions de
toutes sortes; une vie étrange et nouvelle, mêlée
d'aventures burlesques et sinistres.
Ici j'ai réellement commencé à vivre avec les;
FAMILLE TALI.
LES FEMMES AU CONGO 83
barbares : j'ai rencontré les fameux Bacotas,
peuplade entièrement sauvage, qui habite sous
bois à deux jours de distance, sur la rive gauche
du Niari, non loin d'une tribu de nains, les Bacon-
gos. Ces Bacotas ne sont pas anthropophages, dit-
on, mais je ne m'y fierais pas, car je les ai vus
absorber les aliments les plus révoltants. J'ai
assisté à leur apprivoisement, qui n'a pas du
reste été très difficile : ces sauvages sont pleins
de curiosité et possédés du désir d'acquérir tout
ce qu'ils voient, ne demandant par conséquent
qu'à faire des affaires. Ils nous apportèrent bientôt
des bananes, des ananas, des noix de coco et du
vin de palme; en outre, ils consentirent à nous
approvisionner de cabris, de cochons et de poules.
M. Borme, le directeur de la station, établit pour
eux un marché à Zélingoma. Ces indigènes venus
d'abord seuls, non sans une certaine défiance,
finirent par amener leurs femmes et leurs filles,
flairant des bénéfices de toute sorte dans le
village sénégalais établi près du poste.
Il y eut bien par-ci par-là quelques nuages au
milieu de ces bonnes relations ; des rixes et des
querelles survenues à la suite de transactions, où
la bonne foi recevait souvent plus d'une entorse,
8<i LES FEMMES AU CONGO
m'amenèrent à jouer un rôle tout nouveau pour
moi : celui de pacificateur et de juge, chargé
d'accorder les parties. Ça n'était pas toujours
commode, et j'ai pu me rendre compte que ce
mandat de juge était on ne peut plus délicat.
Je puis dire que j'ai vu passer devant mon
tribunal les causes les plus variées et 'les plus
cocasses; que j'ai plus d'une fois sue en mon Ut
de justice, comme dit le bon La Fontaine, que
plus d'une fois aussi il m'est arrivé de condamner
les deux parties afin-de-ne pas laisser échapper le
coupable; bref, j'ai pu trouver en moi toute
l'étoffe d'un magistrat d'Europe, et j'ai compris
combien il était dangereux d'accorder à une
corporation d'individus des immunités et des
privilèges dont elle abusera toujours. -
J'ai retenu quelques-unes de ces fameuses
causes dans mon premier livre; permettez-moi
de vous les mettre sous les yeux, ■ '
Un meurtre avait été commis dans un village.
Je vis, le lendemain de l'événement, arriver une
troupe au milieu de laquelle marchait un. noir,
ficelé comme un saucisson (j'entends le haut du
corps); l'homme avait une figure patibulaire;
c'était le coupable : il avait tué sa femme, et
tyîf*
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H/Vl „• V! \MUWMA
UNE DAME BACOTA.
LES FEMMES AU CONGO 87
la famille venait demander justice aux blancs.
Je passe les détails pour arriver de suite aux
conclusions. Disons entre parenthèses que je
n'avais pas encore vu de bande plus sauvage
d'allures, à l'air plus farouche et plus indompté.
Les femmes étaient entièrement nues, et les
hommes, armés de lances et de couteaux, por-
taient des pagnes grands comme des demi-mou-
choirs de poche.
« Combien, demandai-je au père de la victime,
vaut une femme dans ton village? »
— Cent cortades. (La cortade est une pièce
de calicot qui mesure un peu moins d'un mètre.)
— Eh bien, le meurtrier paiera trois cents
cortades à la famille; et s'il n'est pas solvable, lui
et tout ce qu'il possède deviendront la propriété
de ladite famille. »
L'assassin était heureusement pour lui en
mesure de payer l'amende. Toute la bande s'en
alla satisfaite après avoir laissé deux moutons en
cadeau. Comme vous pouvez le voir, la Justice
ne perd pas plus là-bas ses droits que chez nous.
Le 22 août, vers la fin du jour, je vis arriver,
seule, portant des poulets en bandoulière, une
grande femme, plutôt jeune, tenant en main un
88 LES FEMMES AU CONGO
bâton long comme une lance; elle était vêtue
décemment d'un pagne en indienne à carreaux
rouges, qui lui couvrait même les reins, portant
de gros anneaux de cuivre aux pieds. Droite et
d'allure simple et fière, elle s'arrêta, immobile
comme un soldat, en face de nos cases, me
regardant fixement comme pour attendre une
interrogation.
Que voulait cette femme? J'étais intrigué.
Borme, que j'avais fait appeler l'interrogea.
C'était la cheffesse d'un village des alentours, une
veuve, qui venait demander justice aux blancs, à
propos d'actes de pillage et de violence dont elle
avait été victime de la part d'un chef voisin. On
lui promit de faire venir ce chef, et elle se retira,
laissant ses poules en offrande.
Mais ici l'affaire se complique. .
Deux jeunes noirs ayant été envoyés par nous
au chef accusé, pour, le prier de se rendre au
poste, celui-ci, sous prétexte qu'on le dérangeait
dans sa sieste ou plutôt dans la cuvée de son vin
de palme, leur avait, sans autre forme de procès,
administré une maîtresse volée. Les jeunes gens
revinrent furieux, naturellement. Cette fois, on
expédia deux Sénégalais (ceux-ci remplissent ici le
LES FEMMES AU CONGO 91
rôle de gendarmes) qui sommèrent le chef d'avoir
à comparaître immédiatement, sous peine d'être
enlevé de vive force.
Hier, toute la troupe, composée d'une vingtaine
d'individus, hommes, femmes et enfants, se pré-
senta pour le palabre.
On rangea tous ces gens devant les cases, et
l'exposé des faits commença, long et compliqué.
Un noir, parlant assez bien le français, servait
d'interprète.
J'étais président, et MM. Borme et de Ronde,
le nouveau chef de poste, étaient mes assesseurs.
Un fusil, des vases en terre, des petits coffrets
et divers menus objets, pris chez la veuve, étaient
étalés sur le sol.
Une cause fut écartée immédiatement, celle
qui avait trait à l'acte de violence exercée sur
nos gens.
La seconde, assez compliquée, fut jugée d'abord.
Voici ce qui s'était passé : une femme du village,
appartenant au chef, avait été prise pour épouse
par l'oncle de la cheffesse plaignante. Cette
femme, après plusieurs années de cohabitation
avec son mari, avait brusquement quitté celui-ci
pour retourner à d'anciennes amours dans son
92 LES FEMMES AU CONGO
pays. Le mari abandonné, furieux, avait été trou-
ver l'infidèle et lui avait tiré à bout portant un co up
de fusil, qui avait tué un enfant qu'elle portait à la
mamelle.
Le meurtrier, après le coup, avait pris la fuite
et était disparu dans la brousse. Le chef du vil-
lage où s'était passé le meurtre avait sans façon
profité de ce crime pour se faire administrera lui-
même et à la femme une indemnité formidable; et,
en l'absence du vrai coupable, avait rendu la
nièce de celui-ci, la cheffesse, responsable. Un
jugement suspect, prononcé par un autre chef
voisin, avait condamné celle-ci à lui livrer quatre
captifs. La pauvre femme, ne pouvant fournir que
trois esclaves, dut pour le reste donner cent
cortades, plus plusieurs mesures de sel, sans
arriver à contenter le chef avide, qui vint piller
chez elle, sous prétexte de compléter le tribut.
C'était à nous autres blancs que, ruinée, la
malheureuse femme venait en appeler de ce
jugement inique.
Après avoir entendu soigneusement les nom-
breux témoins, je condamnai le chef à rendre
les trois esclaves, plus les cortades et le sel, plus
les objets pillés. Quant à la femme qui avait
ARRIVEE DE LA CIIEFFESSE.
LES FEMMES AU CONGO 95
quitté son mari et sur l'enfant de laquelle celui-ci
avait commis l'attentat, elle fut déclarée libre de
vivre à sa guise, à condition toutefois de ren-
dre à la famille de son ancien mari un cochon
et trente cortades, prix que les parents du mari
l'avaient payée elle-même.
Il fut même stipulé que, comme la première
fois, l'animal serait mangé en commun.
Restait le fait d'avoir fustigé nos deux envoyés ;
c'était grave. Voici comment, en conscience, je
crus devoir punir le coupable : les jeunes noirs,
qui étaient dans une colère bleue et qu'on avait
toutes les peines du monde à contenir, eurent le
droit, séance tenante, d'administrer dix coups de
chicotte chacun sur le postérieur du chef.
La sentence s'exécuta devant nous; mais, aux
premiers coups, voyant jaillir le sang, j'arrêtai le
supplice. La chicotte est une baguette en cuir
d'hippopotame dont chaque coup entame la peau.
En somme, la peine réduite de moitié par moi
n'était pas la mort d'un homme; et le gredin ne
l'avait pas volé. L'entrain avec lequel les deux
moricauds s'acquittèrent de leur besogne jeta
une note gaie au milieu de cette scène sérieuse ;
l'un d'eux, dans son ardeur, dépassa même le
96 LES FEMMES AU CONGO
compte d'un coup ou deux. On fut forcé de
l'arrêter.
La séance terminée, le chef prit ses cliques et
ses claques et disparut sans demander son reste,
suivi par sa troupe, qui avait pour ce beau ré-
sultat fourni un cabri en paiement des frais de
justice.
Ce supplice de la chicotte devient véritable-
ment cruel quand il est poussé trop loin : on a
vu maintes fois des hommes mourir sous les
coups. A Zélingoma, c'était un nègre gigantesque
qui remplissait le rôle de bourreau; au fond, ce
grand diable noir n'était pas méchant; le plus
souvent il avait l'air de taper très fort et ne faisait,
en réalité, aucun mal au patient, lequel néan-
moins se croyait toujours obligé de pousser des
cris de paon. M. Borme, qui est un brave homme,
fermait les yeux à propos de cette mansuétude
de l'exécuteur des hautes œuvres.
Un soir, à la suite d'une petite émeute entre
les boys et les cuisiniers, ils furent condamnés,
grands et petits, à recevoir quelques coups de
chicotte : ils y passèrent tous, sans trop se plain-
dre ; reslait un petit malheureux de sept à huit
ans, qui attendait son tour en tremblant. L'her-
LES FEMMES AU CONGO 99
cule noir l'amena vers nous et le montrant de la
main : « Non, dit-il, y a trop petit pour moi, moi y
a pas cœur à taper là-dessus. »
Bien entendu, on laissa aller le gamin, qui était
bien la plus sale petite vermine que l'on pût
trouver et qui prit la fuite en riant et gambadant.
Chez nous, les femmes ne sont jamais frappées,
il n'en est pas de même dans l'État belge.
Je fus encore pris pour arbitre dans une autre
affaire, assez peu ragoûtante, cette fois; jugez
plutôt :
Des Bacotas, accompagnés de leur chef et de
son fils, étaient venus à la station avec une
douzaine de femmes. Ils avaient passé la nuit
dans un petit village formé par les cabanes des
porteurs sénégalais et autres nègres. Il y avait
eu tam-tam, naturellement, c'est-à-dire danse et
musique, jusqu'à près de deux heures du matin.
Ces Bacotas, complètement sauvages et plus guer-
riers que les Bacougnies qu'ils tiennent en dépen-
dance par la terreur, n'ont aucune espèce de pré-
jugés au point de vue de la décence et des mœurs;
très âpres au gain, au besoin ils trafiquent même
de leurs femmes.
Or, ce matin, au moment de quitter le camp, le"
1G0 LES FEMMES AU CONGO
chef nous amena une vieille sorcière, qui n'était
autre que sa mère ; elle était accompagnée d'un
jeune Sénégalais qu'elle accablait d'injures et au-
quel elle montrait le poing avec fureur : il s'agissait
d'une réclamation de paiement de la part de la
vieille guenon au jeune homme; quant à la mar-
chandise livrée par elle, il m'est difficile de la
qualifier; je laisse à la sagacité du lecteur le soin
de deviner. Le Sénégalais, qui ne voulait donner
que la moitié du prix convenu, prétendait avoir
été trompé sur la qualité de ladite marchandise,
qu'il n'avait pu examiner dans l'obscurité; ce n'est
qu'au lever de l'aurore qu'il aurait reconnu l'in-
digne tromperie : « Y a trop vilain! hurlait le
jeune guerrier, moi pas vouloir payer plus. » Du-
rant ce temps, le chef, plein de dignité, demeurait
immobile et sévère, appuyé sur son bâton de com-
mandement, richement orné de clous en cuivre.
Je crus dans cette étrange affaire devoir me
récuser comme juge et renvoyai les parties, sans
rien vouloir examiner à fond.
C est en remplissant ces graves fonctions que
je parvins à tuer le temps, qui s'écoulait bien
tristement à Zélingoma. Il est vrai que j'ai eu
d'autres distractions : ainsi la fièvre et les insectes
LES FEMMES AU CONGO 101
dévorants, tels que puces, moustiques, fouroux et
autres vermines, ne m'ont pas laissé une minute
de relâche, sans compter les crapauds, serpents,
araignées et mille bêtes immondes qui me tour-
mentaient nuit et jour. Quelle délicieuse contrée!
Il y a bien la chasse aux bêtes sauvages, qui
grouillent dans les forêts environnantes ; mais
dans ces expéditions c'est généralement la fièvre
qu'on rapporte en fait de gibier.
Quant à l'élément féminin, il est par trop répu-
gnant; ça fait peine à regarder. S'il doit en être
ainsi tout le long du parcours, il y a des chances
pour que mon livre projeté des « Femmes au
Congo » soit peu intéressant.
Heureusement M. Bonne me rassure et m'af-
firme que Brazzaville me réserve des surprises.
\K
CHAPITRE VI
Les femmes-chefs. — Dalila. — On arrive pas à Braz-
zaville sans s'faire de bile.... — La galanterie, les
unions. — Mme Louettières, scène de jalousie. — Sen-
sible mais oublieuse.
Vous avez pu voir que j'ai parlé plusieurs fois
de femmes-chefs dans mon récit; à ce propos, je
n'ai jamais pu me rendre compte exactement de
l'étendue de leur pouvoir, ni savoir si, à l'instar
de la plupart des grandes souveraines de l'Eu-
rope, elles profitaient ou abusaient de leur situa
tion, pour s'offrir toutes les satisfactions charnelles
à leur portée. Dans tous les cas, elles passent en
général pour être moins féroces que les hommes :
c'est déjà quelque chose.
Quand je repris ma navigation sur le Niari, en
compagnie du beau-frère de M. Fondèrc,
M. Borme, il y eut encore une intermittence dans
104 LES FEMMES AU CONGO
nos relations avec le beau sexe. Les spécimens
rencontrés par-ci par-là laissaient beaucoup à
désirer au point de vue séduction. Je dois
même ajouter que jusqu'à Brazzaville, à part
l'aventure de la caverne de Macabandilou, aven-
ture dans laquelle une nouvelle Dalila vendit à
M. Jacot le secret de la retraite de son époux
Mabîéla, les femmes ne jouèrent aucun rôle dans
notre odyssée. Si, pourtant, durant la petite
guerre qui eut lieu entre les tribus révoltées et la
colonne Marchand, elles servirent souvent
d'otages, pour obliger les noirs à capituler ou à
livrer leurs chefs. À cet effet, on enlevait les
femmes de vive force dans les villages et on ne
les rendait que sous condition, un peu chiffonnées
par les Sénégalais, il est vrai, mais en somme pas
maltraitées.
Il y en eut bien quelques-unes d'enfumées
dans la caverne de Macabandilou, mais ce fut un
accident, comme il en arrive souvent dans les
guerres d'Afrique.
J'insiste sur le rôle de l'aimable créature qui
fut la cause première du massacre des siens.
L'histoire de l'humanité est toujours pareille,
dans tous les temps, sous toutes les latitudes,
LES FEMMES AU CONGO 107
a tous les degrés de civilisation. Dans combien
d'affaires criminelles ne voyons-nous pas des
femmes complices livrant leur amant au bour-
reau ? En général, il faut avouer qu'elles n'ont l'hé-
roïsme du sacrifice que pour leurs enfants; elles
ne pardonnent la défaite, ni à leurs maris,
ni à leurs amants, et n'ont admiration que pour
la réussite ou la victoire; c'est bien dans leur
bouche qu'on trouve toujours le Vœ victis.
.
On arrive pas sans s'faire de bile
A Brazzaville !
dit la chanson. En revanche, dans ce trou à fièvre,
où règne généralement la famine, et où la
mamarde semble avoir établi un de ses quartiers
généraux, la galanterie bat son plein. Il faut bien
passerle temps. MM. les administrateurs, délégués,
chefs de poste, trésoriers, etc. (je ne parle pas
des colons, puisqu'il n'y en a pas) s'en donnent, je
ne dirai pas à cœur joie, mais autant qu'ils
peuvent.
Car que faire en un poste à moins que l'on ne flirte?
Les petites dames loangos, Mlles Souris, Moulin-
108 LES FEMMES AU CONGO
à-Café..., et autres ouistitis promènent leurs
jolis museaux noirs et leur petite laine frisée, à
la tombée de la nuit, clans les allées de manguiers
et les chemins défoncés et broussailleux de la
localité. De temps à autre, des petits scandales
défrayent les conversations des coloniaux : des
femmes, dites de blancs, se font pincer, flagrante
delicto, avec les boys (exactement comme dans
le inonde certaines grandes dames avec leurs
valets) ; bref toute une petite contrefaçon de nos
mœurs aristocratiques et boulevardières ; il n'y
manque que la police des mœurs.
Les Sénégalais, brochant sur le tout, donnent
le la dans ces petites saturnales. Il est vrai de
dire qu'ils sont remarquablement doués comme
chefs d'orchestre.
Mais n'allons pas si vite et ne promettons pas j
20 lus de beurre que de pain] il y a un revers à cette
jolie médaille.
Ce n'est pas tout à fait sans danger qu'on prend
part à ces festins du cœur.
Et la garde qui veille..., etc.
N'en défend pas nos administrateurs et officiers.
Demandez plutôt à X....
M. ET Mme X... (MARIAGE).
10
LES FEMMES AU CONGO 111
Mais soyons convenable et n'oublions pas que
nous sommes historien.
La population féminine est composée d'éléments
très variés: cela lient à ce que Brazzaville est le
point de halte et pour ainsi dire le caravansérail
de toutes les expéditions dans l'intérieur, soit
qu'elles montent, soit qu'elles redescendent. J'y
ai vu des échantillons de toutes les races de
femmes exotiques, des violettes, des rouges, des
jaunes, des noires, en un mot tous les degrés de
la gamme foncée.
Je neveux pas vous faire le récit des mariages,
unions passagères et petits esclandres auxquels
j'ai assisté, ça serait trop compliqué. Sachez
seulement qu'en général ces dames, je parle de
celles qui sont attitrées, sont traitées, quelques-
unes avec politesse, d'autres avec familiarité,
d'autres enfin un peu comme des domestiques;
néanmoins on a plutôt des égards pour elles et on
ne les brutalise jamais; quelques gifles de temps
à autre, rarement des raclées. Le fameux chasseur
d'éléphants, Louettières, était peut-être le seul
qui dépassât les limites dans les palabres avec son
épouse. La belle Mwe Louettières, une puissante
cariatide, lui donnait peut-être quelque motif
112 LES FEMMES AU CONGO
d'être jaloux, mais le plus souvent cette jalousie,
comme il arrive en général, s'exerçait à côté.
Il me souvient d'une scène que m'a racontée
M. Durant, mon aimable propriétaire à Brazza-
ville, scène qui se passa près de mon schimheck
(habitation). Une nuit, vers les deux heures du
matin, on heurta violemment à la porte de sa case.!
M. Durant, ayant ouvert, se trouva face à face avec.
Louettières un peu ivre et le revolver au poing :
« Ma femme est ici », hurla ce dernier, menaçant.
M. Durant, voyant l'exaltation du chasseur, le fit!
entrer poliment et, lui ayant fait visiter les deux
pièces qui composaient son logement, l'accompa-
gna jusqu'à la sortie et, avant de le quitter, lui
dit : « M. Louettières, voilà qui est bon pour
aujourd'hui, mais si la même scène se renouvelait
une autre fois, vous ne trouverez pas mauvais que;
je vous reçoive avec ma carabine. »
Où était passée Mme Louettières cette nuit-là?
Je ne saurais vous le dire. Ce qu'il y a de certain,
c'est qu'à la suite de cette escapade elle reçut
une raclée homérique et prit la fuite ; elle retourna
à Bongha, son village, situé à l'embouchure de la
Sangha, tout près du poste de Lirangua; ce|
village est habité par des cannibales.
SOEUR DE Mme LOUETTIÈRES ET UNE AMIE BAPFOUROUX.
10.
LES FEMMES AU CONGO 115
e devais la rencontrer plus tard dans des
circonstances extrêmement tragiques.
J'avais fait de cette belle anthropophage un
dessin qui a été égaré ou plutôt que je la
soupçonne d'avoir pris dans mon carton; je ne
puis en revanche que vous fournir le portrait de
sa sœur, en compagnie d'une amie assez peu
séduisante, une Bapfouroux. Cette sœur, comme
vous pouvez juger d'après l'image, n'avait ni sa
stature, ni sa beauté, beauté à la vérité un peu
barbare. Je profiterai de la circonstance pour
vous présenter une autre de ses camarades, celle-
là, femme de Sénégalais, Sénégalaise elle-même,
la créature la plus sans gêne (c'était son nom) qu'on
puisse imaginer. Mon ami d'Encausse de Ganties,
le trésorier, en a fait une photographie qui donne
assez une idée des allures de cette personne qui
n'aimait pas à être embarrassée par le costume et
qui se souciait fort peu du qu'en dira-t-on„
Remarquez qu'elle était plutôt fidèle à son
tirailleur, mais en réalité peu bégueule.
Une observation en passant.
On pourrait peut-être croire que les femmes de
couleur sont, dans le choix de leurs affections, peu
sensibles à ce que nous appe Ions la beauté ou la
11C LES FEMMES AU CONGO
forme; "c'est une erreur complète, et j'ai remar-
qué qu'elles s'occupaient beaucoup plus volon-
tiers des jeunes gens beaux ou bien faits que des
vieux, laids ou mal bâtis. Par hasard, elles aiment
les grandes barbes et j'en ai vu tomber en extase
devant des têtes de sapeurs. Je vous conterai
même plus tard à ce sujet une scène amusante
vue à mon retour.
En attendant, en fait d'histoires sentimentales,
veuillez écouter le récit d'un petit fait bien simple
qui m'a véritablement ému.
C'était pendant ma période de querelle avec
Marchand, lequel refusait obstinément de me
laisser partir sans lui vers le haut fleuve, sous le
fallacieux prétexte que je serais indubitablement
dévoré par les Bondjos; en réalité, surtout parce
qu'il est très autoritaire et me voulait entièrement
sous sa coupe; ceci dit sans amertume ni
rancune.
J'assistais donc le cœur gros au départ du petit
vapeur Y Antoinette, qui emportait à son bord
trente-quatre tirailleurs, le lieutenant Largeot,
deux sergents noirs et un blanc, M. Dat, à desti-
nation de Banghi.
J'avais vu filer Y Antoinette déroulant son long
LES FEMMES AU CONGO 119
panache de fumée derrière elle, me laissant plein
d'amers regrets : j'avais tant compté partir avec
elle! mais ces regrets n'étaient rien à côté de la
douleur d'une jeune négresse, pleurant en silence,
les yeux obstinément attachés sur le bateau qui
emportait un beau Sénégalais, son ami, le tirailleur
Mamahdou. Pauvre fille! nous la vîmes revenir
lentement, le désespoir imprimé sur le visage;
j'avoue que cette douleur muette me toucha au
point de me faire détourner la tête.
Je devrais pourtant être cuirassé depuis que je
suis en Afrique, car j'ai déjà assisté à des choses
bien émouvantes. Je crois toutefois que l'abandon
volontaire ou forcé des êtres qu'on aime est ce
qu'il y a de plus dur au monde.
Il y a malheureusement un correctif à cette
histoire plutôt touchante :
Je crois les nègres très légers et très oublieux;
j'en eus la preuve flagrante peu de jours après
le petit événement que je viens de raconter.
Je vis la négresse qui m'avait paru si éplorée,
jouant et riant avec un autre Sénégalais sur la
grand'place du poste de Brazzaville. Je ne pus en
croire mes yeux.
Cela m'a remis en mémoire une autre histoire
120 LES FEMMES AU CONGO
authentique, arrivée il y a deux ou trois ans à
Saint-Louis.
Une jolie Sénégalaise, en puissance d'époux,
avait lié connaissance avec un galant tirailleur. Le
mari, averti et jaloux à juste titre, fît savoir à
son rival qu'il le tuerait, s'il continuait ses rela-
tions avec sa femme.
Ce qu'il avait prédit arriva : le séducteur,
surpris en flagrant délit, fut poignardé. On arrêta
le meurtrier ainsi que la femme, qui d'abord avait
pris la fuite, mais qu'on retrouva le soir même
dans une espèce de bastringue des environs, se
livrant à des exercices chorégraphiques, tout
comme si rien ne s'était passé.
Amenée devant le juge instructeur, celui-ci lui
fit des remontrances à propos de sa conduite
vraiment incroyable après le meurtre d'un homme
qu'elle paraissait chérir tendrement : « Vous
n'avez pas d'àme et le souvenir de ce malheureux
n'a donc laissé aucune impression dans votre
cœur? »
Ce à quoi elle répondit, avec un grand calme r
« Mais puisqu'il était mort. »
L'ABANDONNÉE ET Mlle KAMBISSI, DITE MOULIN A CAFÉ.
Il
CHAPITRE VII
L'odyssée d'une princesse. — Je manque fonder un
empire. — Les femmes rouges.
Ne vous attendez pas à m'entendre vous rap-
porter les petits cancans et potins de la localité.
Il y aurait trop à faire et ça pourrait vous fati-
guer. Une dernière histoire, que je ne pouvais
omettre, c'est celle de la Princesse, qui est pas-
sablement drôle (l'histoire ou la princesse à votre
choix).
La négresse en question, car c'est d'une
négresse qu'il s'agit, a été, par l'entremise de
M. de Brazza, qui m'a avoué lui-même n'y avoir
rien compris, expédiée du ministère au capitaine
Marchand, pour être ramenée par lui dans le Bar
Banda, sa patrie. C'est quelque joyeux fumiste
qui a dû monter ce bateau.
124 LES FEMMES AU CONGO
Voici l'histoire de cette personne de qualité :
prise à l'âge de six ou sept ans par les Arabes
esclavagistes, elle fut vendue en Egypte, où elle
nous dit avoir beaucoup souffert. Comme elle
entrait un jour dans le détail de ces souffrances,
Germain, qui ne perd jamais l'occasion d'être
gai, s'écria : « Oh! je connais ça, vos souffrances,
c'est évidemment terrible, mais
Ça ne ressemble en rien
Au supplice du pal,
Oui commence si bien
Et qui finit si mal.
Puis, je ne sais plus au juste par quelle suite
de péripéties elle habita successivement Constan-
tinople, l'Italie, l'Angleterre, en dernier lieu la
France. Elle ne parle du reste que l'italien. En'
Europe, elle me paraît surtout avoir exercé la
profession de bonne d'enfants. Parfaitement
insignifiante du reste, et en mesure de lutter
avantageusement avec un singe, au point de vue
physique, elle me fait l'effet de n'avoir gardé
aucun souvenir de son pays : elle ignore non
seulement le nom de ses parents mais celui de
son village.
Quelle est cette mystification?
MARIE-THERESE, PRINCESSE.
11.
LES FEMMES AU CONGO 127
Est-ce un agent politique qu'on dépêche? Est-
ce un espion? tout peut se supposer. Un jour
qu'elle avait un petit coup d'absinthe dans la
tête, elle m'a raconté, me croyant sans doute
Italien, à cause de mon nom, et de la langue que
je parle assez bien, elle m'a raconté, dis-je, qu'elle
avait vécu avec les Italiens à Massaouah, durant
la campagne d'Abyssinie. Quel diable de métier
pouvait-elle faire là-bas? et comment se trouvait-
elle au camp de Baratieri? Mystère !
Sans enfler outre mesure l'importance de cette
affaire, il est permis de se demander à quoi cor-
respond Tenvoi de cette femme dans un pays où
elle ne peut, si on l'y abandonne, qu'être très
malheureuse. D'autre part, la Princesse nous
exècre cordialement, et elle ne s'en cache pas.
Cette haine n'a d'égal que son amour pour les
Italiens.
Si c'est par simple humanité qu'on croit devoir
agir de la sorte envers elle, il n'y a aucune raison
pour qu'on n'en fasse pas autant à l'égard de tous
les petits chefs nègres que nous rencontrons
journellement, réduits à l'esclavage et menés à
coups de bâton et de pied dans le bas du bas du
dos. Ces princes me paraissent tout aussi inté-
128 LES FEMMES AU CONGO
ressants que la princesse du Dar Banda, Marie-
Amélie ou Thérèse, je ne sais plus au juste.
Dans tous les cas, cette princesse nous a forte-
ment égayés durant le séjour à Brazzaville.
La pauvre fille était tombée amoureuse de
Marchand, et le capitaine dut presque employer
la violence pour se débarrasser de ses assiduités :
on a beaucoup parlé d'une tentative d'invasion
qu'elle fît à son égard : une nuit, paraît-il, il fut
éveillé par la clarté d'un flambeau qui lui illu-
minait brusquement le visage. Il se dressa. Devant
lui, tenant un bougeoir d'une main et de l'autre
écartant sa moustiquaire, il aperçut une figure
de femme noire, dont les yeux flamboyaient. Le
capitaine, qui pourtant est un brave, eut peur :
« Que me voulez- vous, fit-il effaré. — Rien,
répondit en tremblant Marie-Thérèse, car c'était
elle. Je voulais seulement vous faire mes adieux;
je sais que vous partez demain pour la guerre.
— Vous êtes fort aimable, grogna le dormeur,
mais si ça vous est égal, nous remettrons ça à
demain matin. » Et il se retourna brutalement
vers la ruelle.
Elle devait échouer également auprès du
pauvre Simon (mort depuis). Simon s'était
LES FEMMES AU CONGO 131
amusé, pour nous divertir, à lui jouer en plein
air des scènes d'opéra-comique, dans lesquelles
elle finissait par couper.
C'est cet animal de Vitu qui lui avait persuadé
d'abord que Marchand l'adorait sans oser décla-
rer sa flamme, parce qu'il était extrêmement
timide] cette timidité de jouvenceau du capitaine
Marchand était une trouvaille.
Je disais qu'après Marchand, ça avait été le
tour de Simon, puis le lieutenant de vaisseau
Morin (mort également) fut indiqué par Vitu
comme susceptible d'enthousiasme pour la prin-
cesse; mais celui-ci ne devait pas lui laisser une
seconde d'espoir : oubliant même toutes les lois
de la galanterie, il lui avait flanqué son pied
dans... etc.
En désespoir de cause, Marie-Amélie se ra-
battit sur votre serviteur. Vitu avait poussé la
plaisanterie jusqu'à lui persuader que le peintre,
poussé par une ambition effrénée, n'était pas
éloigné, si elle y consentait, de lui demander sa
main, avec l'intention de fonder un empire
au centre africain.
Marie-Thérèse à ce propos me fit elle-même
des ouvertures, que je ne repoussai point
132 LES FEMMES AU CONGO
complètement; les conditions de notre union
future furent même débattues sérieusement :
il fut convenu que je lui tolérerais une garde
de noirs solidement charpentés, me conten-
tant du titre de sultan blanc, elle me proposa
également d'écrire au pape pour mettre nos États
sous sa protection: il fut même parlé de Caro-
lus Duran comme ministre des Beaux-Arts. Ainsi
que vous pouvez juger, elle avait de grandes
idées.
Malheureusement tous ces beaux projets de-
vaient s'en aller en fumée et je perdis de vue
cette chère princesse au delà de Banghi.
Je ne la regrettai pas outre mesure, car au
fond elle était aussi méchante que laide; elle
exécrait cordialement toutes les autres femmes,
surtout les jolies; je me souviens d'une scène
qu'elle eut sur la place du poste avec Mlle Moulin-
à-Café, qu'elle accabla d'injures, lui reprochant
hautement son manque de virginité, avantage
dont elle prétendait avoir le monopole. Ce
reproche ne parut du reste émouvoir que très
peu la petite Loango, qui n'avait aucune préten-
tion au prix de vertu.
Lorsque Marchand se fut enfin décidé à me
L'ES FEMMES AU CONGO 133
lâcher, la princesse embarqua avec moi sur la
Ville-de-Bruges, et nous quittâmes Brazzaville,
pour nous diriger vers le Haut-Oubanghi où, je
l'ai dit, je devais la perdre de vue définitivement.
Je n'ai jamais eu de ses nouvelles depuis.
Qui sait? J'ai peut-être raté un trône.
Avant d'abandonner Brazzaville, je dois vous
parler des Cassaïaises, les femmes rouges.
Les femmes dont il s'agit sont rouges, non pas
à la façon des Indiens d'Amérique, qui paraissent
de cette couleur simplement parce qu'ils s'endui-
sent d'ocre rouge, et qui en réalité sont plutôt des
jaunes, appartenant à la race asiatique et mon-
gole, et par la couleur et par les cheveux.
Les femmes du Cassai ont non seulement une
peau rougeâtre d'un ton merveilleux, mais encore
d'un velouté et d'une douceur infinis ; beaucoup
sont jolies, la plupart un peu fortes, mais admi-
rablement construites. J'ai eu l'occasion d'en
voir une troupe nombreuses la factorerie belge
de Kinchassa, en face Brazzaville, dans l'Etat
indépendant ; elles étaient employées à l'empile-
ment dans desr sacs et au portage du caoutchouc.
Elles montrent dans ce travail une vigueur toute
masculine, ce qui ne les empêche pas d'être
12
134 LES FEMMES AU CONGO
souples et agiles, même gracieuses; mais c'est
surtout leur force physique vraiment extraor-
dinaire qui m'a frappé. Je me demande comment
sont les mâles.
Ces belles Peaux-Rouges passent pour être
très enclines à la volupté. Le docteur Briard,
directeur de la factorerie, et mon hôte à Kin-
chassa, m'a donné là-dessus des éclaircissements
que je crois convenable de garder pour moi. Je
craindrais, au point de vue art et science, d'exci-
ter la jalousie de nos horizontales.
Durant le voyage que j'effectuai, sur le Congo
et l'Oubanghi, passant et repassant quatre fois
l'Equateur, je ne vous renouvellerai pas les
descriptions, déjà faites dans mon premier livre,
des forêts ombreuses et inextricables, des
brousses impénétrables, sans routes ni sentiers, des
cours d'eau immenses, semés de bancs de sable et
de rapides, grouillant d'hippopotames, de tortues
et de caïmans, bordés de la végétation luxuriante
des tropiques toute remplie d'animaux sauvages
et de reptiles de toute espèce, sans compter les
hommes, encore plus farouches que les bêtes.
Ceci est le cadre et il restera le même durant
tout le voyage.
CHAPITRE VIII
Réflexions. — A bord de la Ville-de-Bruges. — Les
femmes bangalas. — Une mère courageuse. — Nous
retrouvons la belle MmeLouettières. — Une sirène homi-
cide. — Femelles bondjos.
Respirons un instant avant de nous élancer sur
le Congo, c'est-à-dire en pleine sauvagerie.
Ici va commencer une véritable exhibition de
femelles, qui n'ont rien de commun avec la femme
telle que nous la rêvons ou concevons dans nos
centres civilisés, surtout dans les classes moyennes
de la société, où son éducation et son instruction
en font autre chose qu'un jouet et un instrument
de plaisir (j'excepte naturellement les femmes du
demi-monde et même du monde, qui ne sont abso-
lument que cela).
En effet, si la femme est souvent notre égale
13ô LES FEMMES AU CONGO
en Europe, c'est tout autre chose en Afrique; et
je dois dire qu'ici la plupart des aventuriers, qui
viennent écumer le sol, préfèrent qu'il en soit
ainsi. Ils ne la comptent que comme une distrac-
tion utile, un délassement nécessaire ; et la plu-
part d'entre eux aiment assurément mieux les
caresses d'une esclave que le cœur d'une femme.
En somme, et je vous prie, mesdames, de ne
pas vous fâcher de ce que je vais vous dire : Si
l'homme y perd en délicatesse et en raffinement,
il y gagne en force et en autorité. Il est avéré que
dans les milieux où l'influence de la femme do-
mine, la vitalité et l'énergie de la race humaine
décroissent. L'histoire de la décadence des peu-
ples est là tout entière.
Je n'insisterai pas trop sur cette façon d'envi-
sager les choses, qui m'amènerait à démontrer que
« la femme a été donnée à l'homme pour l'empêcher
de grandir », ce à quoi on pourrait me répliquer
que la nécessité de ce développement de l'être
masculin n'a jamais été prouvée.
Laissons donc marcher les choses humaines
comme elles veulent, de même qu'on laisse couler
l'eau des fleuves, et continuons notre rôle d'obser-
vateur et de narrateur, sans nous embarrasser de
FEMME BANGALA
12.
LES FEMMES AU CONGO 139
la recherche des résultats ou des causes, et sur-
tout n'oublions pas la première des vérités, c'est
que, s'il ny avait pas de femmes, il n'y aurait pas
d'hommes; et vice versa.
Vous imaginez-vous par impossible une société
sans femmes? Ça serait du propre.
La montée du Congo sur la Ville-de-Bruges fut
beaucoup moins fertile en incidents amoureux
que le séjour à Brazzaville. Nous avions bien à
bord un certain nombre de naturelles sans compter
la princesse du Dar Banda, qui me battait froid,
depuis qu'elle s'était aperçue du peu de solidité
de mes projets; mais ces dames étaient peu faites
pour troubler les cerveaux de mes compagnons
de route ; leur laideur les mit à peu près à l'abri
des tentatives de séduction ordinaires en pareil
cas. Quelques curieux audacieux ou plutôt affamés
osèrent nouer des intrigues, intrigues dont ils ne
se vantèrent du reste pas avec ces indigénesses,
qui étaient en majorité des Bangalas, plus ou
moins tatouées en reliefs énormes sur la face et
le crâne, qu'elles portaient rasé à l'instar des Japo-
nais. Ces aimables personnes étaient les épouses
des noirs composant l'équipage de notre steam.
140 LES FEMMES AU CONGO
Leurs maris ne me parurent pas très tourmentés
par la jalousie ; un peu plus de succès de la part
de leurs moitiés ne leur eut peut-être pas déplu.
L'un d'eux, ayant appris que je demandais sa
femme pour faire un croquis, me l'amena avec
empressement, croyant qu'il s'agissait de tout
autre chose; il parut très étonné de me voir
rouvrir toute grande derrière lui la porte de ma
cabine, qu'il avait discrètement fermée en se
retirant. J'avoue que l'idée seule d'être enfermé
avec cette guenon ornementée m'avait terrifié.
Mon modèle resta cloué immobile devant moi,
n'osant souffler ni lever les yeux. Quand je lui
montrai mon dessin, elle poussa un éclat de rire
stupéfait et courut chercher ses compagnes. Les
noirs me considérèrent dès lors comme un sorcier,
et toutes les femmes voulurent avoir leur portrait,
d'autant que la séance avait été payée par le
cadeau d'un mouchoir; mais je me contentai du
spécimen que vous avez sous les yeux; ce qui
n'empêcha pas le capitaine Germain et le docteur
Emily de faire des gorges chaudes à propos de
ce qu'ils appelaient mes succès. Vous pensez si je
leur rendis la monnaie de leur pièce, et peut-être
avec plus de raison.
FEMME DE LA HAUTE SANGHA.
LES FEMMES AU CONGO 143
A part un incident dramatique qui survint au-
dessus de l'embouchure du Cassai', rien à signaler
à propos des femmes ; l'incident en question est
plutôt fréquent, étant donné l'habitude qu'ont les
noirs de s'endormir sur l'épaisseur de la paroi des
bateaux en marche.
Une jolie petite fille de sept à huit ans s'étant
laissé choir dans le fleuve, fort large et très
rapide en cet endroit, sa mère, une grande et
forte gaillarde, n'écoutant que son dévouement,
s'élança à sa suite et parvint à saisir l'enfant, qui,
du reste, nageait comme un petit poisson; par
malheur, la violence du courant les avait empor-
tées très loin toutes les deux, avant qu'on eût pu
faire machine en arrière; une pirogue fut mise à
l'eau et on parvint à les retirer saines et sauves,
mais épuisées de fatigue.
Nous eûmes, pendant le même trajet un autre
accident à peu près semblable, sauf le dénoue-
ment qui fut moins heureux : un de nos Séné-
galais, qui était également tombé à l'eau fut, au
moment où l'adjudant de Prat, descendu en piro-
gue, allait le saisir, happé par un caïman^et dis-
parut en poussant un grand cri et en [étendant
brusquement les bras au-dessus de l'eau.
144 LES FEMMES AU CONGO
Comme vous pouvez juger, les pleine-eau ne
sont pas sans inconvénients dans le fleuve Congo
Un peu après notre entrée dans la rivière de
la Sangha, je lis une rencontre tout à fait inat-
tendue.
Quel ne fut pas mon étonnement en apercevant
sur la rive, au milieu des sauvagesses de l'endroit,
n'ayant d'autres voiles que celui de l'atmosphère,
une grande gaillarde, vêtue d'un pagne rouge
éclatant, ornée de bracelets, colliers, boucles
d'oreilles en or, etc., et de tout le luxe constituant
la toilette de ce qu'on appelle là-bas une femme
de blanc. La dame en question me faisait des
signes de la main, comme à quelqu'un qu'on
connaît; et, en effet, je finis par me la rappeler :
c'était Mme Louettières, laquelle, vous vous sou
venez, s'était sauvée de Brazzaville à la suite
d'une querelle un peu vive avec le chasseur. Elle
était retournée dans son village, à Bongha, près
d'une factorerie hollandaise, où l'accueillit, en
tout bien tout honneur, un ami de son époux, j
M. Laffitte, un joyeux enfant de Montmartre, mort
hélas! depuis comme tant d'autres. Ce fut cette
belle fille qui fut la cause indirecte du meurtre
de Louettières.
13
U
LES FEMMES AU CONGO 147
Mais, comme disent les romanciers, n'antici-
pons pas sur les événements.
C'est à parlir de Bongha, que le cannibalisme
bat son plein et durant tout le reste du parcours,
jusqu'à Banghi, nous ne devions plus rencontrer
que des anthropophages.
Dans le village de Balouï, dont toutes les ca-
banes sont surmontées de crânes, nous n'aper-
çûmes aucun habitant: de même, chez les Hypem-
bôs, tout le monde avait pris la fuite. Un tirailleur
Sénégalais, après avoir rôdé dans le village,
s'étant écarté un instant dans la brousse et ayant
aperçu une femme indigène qui lui faisait des
signes, commit l'imprudence de suivre la nymphe
sous bois; le malheureux ne reparut jamais. En
vain ses camarades, qui l'avaient vu s'enfoncer dans
la brousse, fouillèrent-ils tous les environs.
Si les marmites pouvaient parler, on saurait
certainement à quoi s'en tenir sur le sort de ce
pauvre diable.
Dans un autre endroit, sur la rive belge, nous
ne rencontrâmes que des cases également vides
et toujours ornées de crânes ; l'une d'elles ren-
fermait la fameuse table aux sacrifices; tout au
fond de cette case on trouva, blotties dans le
143 LES FEMMES AU CONGO
coin le plus obscur, sous des nattes, un groupe
de jouvencelles; ce fut un sergent sénégalais qui
découvrit le pot aux roses. Ces dames poussèrent
d'abord des cris de terreur, mais en face de nos
gestes rassurants elles se calmèrent vite ; les
perles et les colliers qu'on leur offrit achevèrent
de nous les concilier; puis, comme on les laissait
libres, ce fut une véritable fuite adsalices. Suivies
par plusieurs de nos jeunes gens dans cette fuite
vraiment peu rapide, ces filles peu sauvages furent
certainement rejointes sous la feuillée, à en juger
par les petits cris et rires que j'entendis dans
les bois. Cette fois, heureusement, personne ne
manqua à l'appel. Sans doute, les hommes de la
tribu étaient à la chasse.
Un docteur belge m'a raconté une aventure un
peu pareille, aventure dans laquelle il avait failli
succomber glorieusement. C'était au pays des
Monvous : s'étant écarté de sa troupe, à la recher-
che de plantes médicinales, il fît la rencontre ino-
pinée d'une femme qui lui fit des signes plutôt
encourageants; le docteur, qui est jeune et aven-
tureux, suivit un peu imprudemment la sirène.
Ils firent halte dans la brousse et s'assirent, je ne
dirai pas sur le gazon, car je n'en ai jamais vu en
13.
LES FEMMES AU CONGO 151
Afrique, mais sur le sol. Pendant qu'ils étaient en
grande conversation, conversation toute mimée,
ils furent surpris par une troupe de femmes qui
les entourèrent avec des cris et des éclats de
rire.
Jusqu'ici rien de mal ; mais la curiosité de ces
dames alla jusqu'aux indiscrétions les plus in-
croyables : elles n'avaient jamais vu de blanc, et
elles voulaient se rendre compte. Ls pauvre doc-
teur crut devoir faire bonne contenance.
Malheureusement le courage a des limites, et
il y eut peut-être laissé la vie, sans l'arrivée de
plusieurs de ses compagnons qui s'étaient mis à
sa recherche. Il rejoignit le gros de la troupe,
soutenu par ses camarades et marchant presque
sur les genoux.
On peut juger par cet exemple que l'amour dit
platonique n'aurait qu'un médiocre succès auprès
des dames noires ; aussi la nature y a-t-elle pourvu
en trempant le nègre d'une façon exceptionnelle.
Au marché de Doundo, village habité par les
terribles Bondjos, l'élément féminin nous apparut
nombreux et peu aimable.
Ici, les guerriers, armés jusqu'aux dents et
taillés en hercules, n'entendent pas la plaisanterie
152 LES FEMMES AU CONGO
à propos de leurs épouses; du reste, on ne se
risque pas à flirter avec ces personnes aux mâchoi-
res affûtées comme des scies. Le jeu pourrait
être dangereux; ce qui tendrait à prouver que
montrer les dents est encore la meilleure façon
de s'attirer le respect.
C'est à Doundô que j'ai rencontré le plus abo-
minable type de goule qu'on puisse imaginer :
figurez-vous une vieille furie hideuse, qui attirait
par des gestes démoniaques et des glapissements
suraigus l'attention des tirailleurs sur sa mar-
chandise, s'emportant violemment quand on re-
fusait de traiter avec elle. Le chef fut obligé de la
chasser du marché, qu'elle troublait par ses voci-
férations.
Jusqu'à Banghi, mômes populations barbares
et féroces, mêmes femelles aux dents de chacal
et aux regards farouches ; quelques-unes portent
au cou et aux pieds des colliers de cuivre rivés,
dont certains pèsent bien de quinze à vingt kilos.
Je me suis demandé comment on arrivait à fermer
ce singulier bijou, qui m'a paru d'une pièce et
beaucoup trop étroit pour laisser passer la tête.
Les filles ont presque toutes des coiffures avec
une queue tressée qui vient en avant, en forme
LES FEMMES AU CONGO 155
de trompe d'éléphant; un petit jupon en crin vé-
gétal leur descend très bas sur la croupe et sert
de prétexte à couvrir leur peu ragoûtante nudité.
Ce vêtement bien inutile, à moins que ce ne soit
pour chasser les mouches et les moustiques, est
d'une indécence parfaite et ne dissimule rien du
tout.
JEUNE FILLE DE DOUNDO.
14
CHAPITRE IX
Banghi. — Sacrifices humains. — Wadda, les N'Sak-
karas. — Population. — Cannibalisme. — Guerre. —
Justice.
C'est en pirogue que nous remontâmes la
rivière de l'Oubanghi; ce cours d'eau est barré
par de nombreux rapides, qui le rendent infran-
chissable pour les steams aux eaux basses; il est
très dangereux en tout temps. Après trois jours
de navigation peu agréable, étant donné ce nou-
veau mode de transport, entre des rives plates
mais couvertes d'une riche végétation, nous attei-
gnîmes le poste de Banghi, qui marque le point
culminant de la barbarie en Afrique.
J'ai fait très en détail la description de ce poste
et de ses alentours dans Vers le Nil français ; je
me contenterai donc de relater les faits et obser-
160 LES FEMMES AU CONGO
vations ayant trait à mon nouveau genre de récit,
récit dans lequel je dois surtout m'occuper des
individus de l'autre sexe, en leur fournissant tou-
tefois le cadre nécessaire et indispensable à leur
action et au milieu dans lequel ils se meuvent.
Quoique l'élément féminin soit nombreux à
Banghi, la galanterie y règne beaucoup moins
qu'à Brazzaville et les quelques blancs qui rési-
dent ici ne contractent pas ce qu'on appelle des
mariages. L'administrateur Comte, sans être un
puritain, a d'autres chiens à fouetter.
Il règne au poste une grande activité : il s'agit
de veiller au passage de la mission Marchand et
de défendre la station contre les populations i
voisines, qui ne sont pas commodes.
Néanmoins, l'amour n'y perd pas tout à fait ses I
droits et les aventures galantes vont leur train,
accompagnées toujours des mêmes petits scan-
dales, enlèvements, infidélités constatées ou non, j
et autres peccadilles peu graves en territoire con-
golais. J'ai dit plus haut que je n'ai jamais vu
frapper ou fouetter aucune femme dans le Congo
français; mais si les femmes, en général, ne sontïj
pas très maltraitées en Afrique, néanmoins chez
les nègres, comme chez nous, il y a des maris qui I
FEMME DE BANGHI
14.
LES FEMMES AU CONGO 163
ne se gênent pas à l'occasion pour leur allonger
quelques taloches. Je me souviens qu'à Banghi,
quand un de ces messieurs se laissait aller à des
mouvements de vivacité envers son épouse, celle ci ,
sachant parfaitement que les blancs n'aimaient pas
qu'on frappât les femmes, poussait des cris de
p#on à la plus légère chiquenaude, à tel point
que dans les commencements je me figurais sans
cesse qu'on assassinait ces dames. Je finis bientôt
par connaître la ficelle et ne plus m'émouvoir,
même aux appels les plus désespérés.
Ce n'est pas à dire pourtant qu'il n'y ait pas de
sévices et même de cruautés commises vis-à-vis
des femmes; ces sévices ont eu lieu souvent à
propos de faits peu graves en eux-mêmes, mais
touchant de près ou de loin aux intérêts ou à la
cupidité des blancs; dans ce dernier cas, ces bons
blancs peuvent devenir des bêtes féroces : témoin
la scène dont M. de Brazza m'a montré la repro-
duction photographique. Il s'agit de deux petites
filles de huit à dix ans, ayant eu les poignets
coupés. Ces enfants, paraît-il, avaient commis le
crime de travailler à la récolte du caoutchouc
pour d'autres que pour l'État indépendant.
Est-ce vrai?
164 LES FEMMES AU CONGO
Quoiqu'il en soit, j'ai vu de mes yeux les pho-
tographies en question, qui étaient de grande
dimension et prouvaient absolument la réalité de
ces révoltantes atrocités.
J'ai eu par Comte beaucoup de détails sur les
sacrifices humains, dont le véritable centre est
Liranga et qui s'étendent dans toute la partie du
continent comprise entre le Cassai et le Bar-el-
Gazal.
C'est surtout la mort des chefs qui donne pré-
texte à ces hécatombes, dont les femmes font le
plus souvent les frais.
Le chef de poste Costa m'a montré plusieurs de
ces malheureuses qui avaient échappé au supplice
en se réfugiant chez les blancs. L'idée de subir
ce que l'on appelle le dernier outrage, de la part
des soldats du poste, ne les avait nullement
arrêtées.
Dans une autre circonstance, M. Costa avait
fait empoigner et chicoter d'importance une
vieille cheffesse nommée Comba-Becha, qui, durant
une maladie, s'offrait le luxe de faire éventrer une
jeune fille chaque matin pour se rendre les féti-
ches favorables. Cette vieille furie osa se plaindre
de la méchanceté du blanc, qui n'avait pas com-
la petite katy (femme de Sénégalais).
LES FEMMES AU CONGO 167
pris qu'elle ne faisait qu'obéir à un usage antique,
usage approuvé et entretenu soigneusement par
les féticheurs. Comte m'a également raconté plu-
sieurs fois, à propos de femmes qui s'étaient
réfugiées à sa station, pour échapper au massacre,
des histoires invraisemblables de cruauté : après
une de ces débauches de meurtres, qui s'était
passée à une vingtaine de kilomètres nord-est de
la station, il avait pris tous les Sénégalais dispo-
nibles et était remonté jusqu'au village où avait
eu lieu cette boucherie. Le village en question
avait été incendié et tous les habitants prison-
niers, moins les femmes et les enfants, avaient été
passés par les armes. Des émissaires furent
ensuite expédiés par lui, pour inviter les chefs de
la contrée environnante à se rendre au poste de
Banghi, sous peine de voir leurs villages rasés.
Beaucoup se rendirent à l'appel; Comte en pro-
fita pour nouer avec eux des relations commer-
ciales et leur arracher la promesse formelle qu'il
n'y aurait plus de sacrifices humains.
Ont-ils tenu parole ?
Dans tous les cas, cet acte de rigueur fit cesser
pour un temps les agressions contre le poste et
répandit une salutaire terreur chez les Bondjos.
168 LES FEMMES AU CONGO
Comte, avec lequel j'ai exploré la contrée et
fait une expédition de plusieurs jours dans le
haut, par delà des rapides de l'Éléphant et de
l'En-Avant, jusqu'à Wadda, m'a mis de plus entre
les mains le journal du poste et toute une série
de notes sur les N'Sakaras, avec l'autorisation
d'en tirer le parti que je jugerais convenable.
Je pense qu'on me saura gré de ce développe-
ment que j'avais un peu négligé dans mon pre-
mier volume, étant donné la surabondance des
matières à traiter.
Voici le résumé de ces notes, y compris mes
observations personnelles.
Les N'Sakaras forment la plus puissante nation
du Haut-Oubanghi et ont pour chef le fameux
Bangassou, l'allié, le protégé des Français. Les
Belges, qui étaient en relation avec lui avant
nous, lui ont donné le titre de sultan. Les
N'Sakaras sont répandus sur les territoires com-
pris entre le Koto et le Bali, sur la rive droite de
l'Oubanghi. On n'a pas de données suffisantes
pour établir le chiffre même approximatif de la
population. Il est probable qu'elle dépasse
25 000 habitants; le nombre des femmes est de
beaucoup supérieur à celui des hommes, à cause
15
LES FEMMES AU CONGO 171
du trafic et de la vente continuelle des adultes et
des enfants mâles. Toutefois, cette population
tend beaucoup à diminuer, grâce aux sacrifices
humains et à l'exportation des esclaves à l'Etat
indépendant. Ce sont ces esclaves que nos
voisins les Belges ont appelé des libérés par un
euphémisme vraiment monstrueux; c'est en
réalité la traite ressuscitée effrontément en pleines
possessions européennes, là où l'esclavage est
aboli de droit par nos lois internationales.
- Notre établissement définitif sur la rive gauche
du MBomou doit supprimer ces causes de dépeu-
plement. La population, disséminée sur un terri-
toire assez vaste, se compose surtout de N'Sakaras
proprement dits. On rencontre également quel-
ques villages d'esclaves Boubous et, le long du
Koto et du M'Bomou, des villages de Yakomas
qu'ils appellent Dendis.
La plupart des N'Sakaras sont grands, forts et
assez intelligents; ils ont des aptitudes remar-
quables pour la marche et font d'admirables
porteurs. En dehors de la chasse et de la danse,
ils travaillent fort peu et laissent ce soin à leurs
femmes, parmi lesquelles on trouve de fort beaux
types; elles sont considérées comme esclaves,
172 LES FEMMES AU CONGO
mais généralement bien traitées; elles ont même,
dit-on, voix délibérative dans les assemblées
.extraordinaires, où se discutent les intérêts
généraux.
Ce sont les femmes qui s'occupent de la cul-
ture et de tous les travaux en général. Cette
culture se fait surtout le long des thalwegs, à la
place des arbres abattus, le sol des plateaux
n'étant pas d'une fertilité suffisante. Il est toute-
fois utilisé pour la culture du maïs, dont on fait
deux récoltes par an. Les hommes s'occupent
principalement de chasser, de pêcher ou de faire
la guerre, ou même de fumer leurs pipes (le
tabac que récoltent les indigènes en grande
quantité est partout excellent; les femmes en
font peut-être un usage plus considérable que
les hommes).
Les plantes qui servent à l'alimentation sont : le
manioc, la patate, Y igname, une courge dont on
mange les graines, les arachides et la colocasse
ou târo.
On cultive également une grande quantité de
sésame, dont on extrait une huile qui entre dans
la préparation de presque tous les aliments.
h'éleusine et un sorgho donnant un gros mil sont
15.
LES FEMMES AU CONGO 175
employés pour la fabrication d'une bière dont les
N'Sakaras font un usage immodéré. Plusieurs va-
riétés de bananiers, donnant des bananes douces,
sont cultivées autour des villages. Le poisson entre
également dans une faible proportion dans l'ali-
mentation des N'Sakaras; la viande de chasse,
fraîche ou fumée, leur sert à préparer des ragoûts
que les blancs mangent fort bien, après y avoir
ajouté du sel, assaisonnement fort rare et peu
apprécié jusqu'alors, si ce n'est par les chefs. Le
petit piment rouge, dit pili-pili, qui pousse à
l'état sauvage, est par contre répandu à profusion
dans tous les plats.
Les N'Sakaras consomment peu de vin de
palme, mais en revanche la bière est très com-
mune chez eux.
On en fabrique de deux espèces : l'une, cuite,
très épaisse, où il y a autant à boire qu'à manger,
et qu'on appelle Pi et l'autre fermentée seule-
ment, filtrée et ayant l'aspect d'une bière blonde
un peu sirupeuse, qu'on appelle Togo. Le mil
entre pour la plus grande partie dans leur pré-
paration.
La chair humaine est certainement le mets de
prédilection des N'Sakaras. Tous les hommes
176 LES FEMMES AU CONGO
tués à la guerre, à la chasse ou après jugement,
sont scrupuleusement mangés. La chair des
blancs, dont on a rarement l'occasion de se réga-
ler, est réputée un mets exquis.
Les femmes, d'ordinaire, ne sont pas admises
à ces festins et cependant ce sont elles qui dans
toutes les circonstances sont chargées des soins
de la cuisine. La chair des femmes et des enfants
est d'autant plus appréciée qu'on en mange seu-
lement dans des occasions tout à fait solennelles,
telles que mariages entre fils et filles de grands
chefs, et traités d'alliance avec de puissants
voisins.
A propos de cannibalisme, je ferai observer
qu'on s'est trop complu à prêter aux anthropo-
phages des figures plus terribles et plus féroces
qu'aux autres peuplades. Tous les N'Sakaras que
j'ai vus avaient plutôt l'air doux, et nous avons
longtemps eu à notre service, comme piro-
guiers, des Bondjos; je n'ai jamais remarqué
dans leur physionomie ces airs particulièrement
effrayants qu'on prête aux gens qui se nourrissent
volontiers de chair humaine.
Est-ce qu'on voit chez nous les gens qui
aiment la viande regarder les bœufs ou les mou-
FEMMES N SAKARAS.
LES FEMMES AU CONGO 179
tons d'un air farouche et avoir envie de se jeter
dessus? Nous mordons très bien à belles dents
dans un bifteck ou une côtelette, même sai-
gnants, sans pour cela avoir des instincts de
férocité ou de méchanceté vis-à-vis des animaux
qui les fournissent.
Il en est probablement ainsi des cannibales,
vis-à-vis de ceux qui ne sont pas leurs ennemis ;
une fois morts, c'est différent, ça devient simple-
ment de la viande, et, au lieu de l'enterrer, ils la
font cuire et trouvent cela excellent, que dis-je,
meilleur que les autres chairs. C'est peut-être
vrai?
Sommes-nous beaucoup moins cruels parce que
nous ne mangeons pas l'homme que nous avons
mis à mort? Et en somme il est préférable d'être
dévoré après son trépas que d'être supplicié
avant, ce qui est le cas pour les prisonniers faits
par les Arabes musulmans.
L'histoire de ces peuples est encore obscure ;
chassés des régions du Bar-el-Gazal par les inva-
sions musulmanes, ils ont été en partie détruits.
Les nombreuses luttes qu'ils ont eu à soutenir
ont déterminé les N'Sakaras à se grouper autour
de chefs influents. Ainsi s'est formé un petit
180 LES FEMMES AU CONGO
empire, dont le dernier chef connu s'appelait
Boendiet a conservé une grande réputation.
Les petits chefs de village, tout en étant les
vassaux du grand chef, sont indépendants,
comme par toute l'Afrique centrale, et se font
souvent la guerre entre eux.
Ce sont surtout les rapts de femmes qui déter-
minent ces querelles. C'est, du reste, le moyen
employé par nous autres blancs pour amener la
soumission des noirs, qui font tous les sacrifices
pour ravoir leurs épouses.
Quand un chef veut déclarer la guerre à un
autre chef, il lui fait enlever une de ses femmes;
le second répond en lui faisant faire des récla-
mations par un messager, qui est inviolable. Celte
inviolabilité des messagers ressemble absolument
à celle des hérauts d'armes du moyen âge. Il est
extrêmement rare qu'il arrive malheur à ces
envoyés, qui sont quelquefois porteurs de com-
missions désagréables ; ils ont presque toujours
une audace de langage des plus provocantes
pour l'adversaire, auquel ils reprochent hardi-
ment ses méfaits, et qu'ils menacent des plus-
cruelles représailles, lui déclarant crûment que
IG
LES FEMMES AU CONGO 183
les cadavres de ses guerriers deviendront la proie
du vainqueur et qu'il s'en régalera.
On reconduit ces hérauts avec de grands égards
jusqu'aux frontières ou délimitations des terri-
toires, et on ne cherche jamais à leur tendre
aucun piège.
Quand les deux partis se sont réciproquement
tué des hommes et fait des prisonniers, le vain-
queur envoie à nouveau un parlementaire au
vaincu, qui lui en renvoie un. Les négociations
sont alors entamées et durent souvent très long-
temps (les nègres sont des maîtres diplomates)
Une fois l'accord fait, les chefs font X échange du
sang et s'envoient des chèvres et des cabris,
qu'ils donnent immédiatement à manger à leurs
guerriers. Ils se restituent ensuite leurs femmes
auxquelles on ne s'avise jamais de demander
compte de l'emploi de leur temps durant la capti-
vité. Il est vrai qu'une femme noire n'avoue dans
aucun cas, même prise sur le fait; elles ont cela
de commun avec beaucoup d'Européennes et, en
général, les femmes de tous les pays. On restitue
également ceux des captifs qui n'ont pas été
dévorés; chacun offre à l'autre une de ses
femmes, enfin ils vont passer ensemble quelque
18^j LES FEMMES AU CONGO
temps dans leurs deux villages, où on fait de
grandes fêtes, qui consistent toujours en tam-tams
et en festins.
Ce qu'on appelle la justice n'a cours que pour
les esclaves ; les chefs ou fils de chefs ne passent
jamais en jugement et peuvent se livrer à tous
les actes arbitraires sur la personne de leurs
sujets.
Quand un esclave est convaincu de vol envers
le chef, ou de meurtre, c'est très simple : ce chef
l'exécute séance tenante, en l'étranglant lui-même
avec une liane. Si sa culpabilité n'est pas prouvée,
on le soumet à l'épreuve du poison. Si la force
toxique du breuvage le fait tomber, on lui coupe
le cou, tandis que s'il y résiste, il est libre. Le
préparateur du liquide d'épreuve, qui est tou-
jours un féticheur, est donc maître du jugement;
il en résulte une impunité presque certaine pour
ceux qui peuvent le payer suffisamment.
Les vols entre esclaves entraînent seulement
la détention, jusqu'au moment où le voleur en a
remboursé la valeur.
En dehors des sacrifices humains qui ont lieu
à la mort des chefs, les femmes sont rarement
exécutées, pour n'importe quel méfait.
TYPE DE MESSACiER.
1G.
LES FEMMES AU CONGO 187
En effet, elles avalent le plus souvent la coupe
de poison sans sourciller.
Il faut qu'une femme soit bien vieille ou bien
laide pour ne pas se tirer des épreuves auxquelles
sont soumis les coupables des différents délits
entraînant la peine de mort. Les féticheurs, qui
sont à peu près tous des paillards avérés, les
sauvent quand même et se font payer leurs com-
plaisances de toutes manières; les plus pauvres
d'entre les pécheresses, outrepassant le procédé
de sainte Marie l'Égyptienne, paient et d'avance
et après; et se considèrent même comme débi-
trices indéfiniment vis-à-vis de leurs sauveurs.
Ces féticheurs ont encore du bon.
Voici en passant une observation physiologique
que j'ai faite sur eux : ils ont tous des têtes de
boucs ou de satyres et, si l'on en croit la re-
nommée, ils ont le tempérament de leur tête.
C'est du reste, paraît-il, une des conditions
d'admission dans ce corps de docteurs.
CHAPITRE X
Un jugement de Bangassou. — Croyances et légendes
Coutumes et mœurs. — Naissances et mariages.
Le sultan Bangassou, qui règne sur les N'Sakka-
ras, est un tyran cruel, dont les fantaisies
bizarres et sanguinaires sont très contrariées et
atténuées par la présence des Français, dont il
redoute la justice et la colère. Néanmoins, ce
souverain se passe encore de temps à autre, en
catimini, des fantaisies qui, tout en voulant être
gaies, sont plutôt féroces.
Le lieutenant F , qui me paraît sérieux, m'a
conté de lui une anecdote indiquant chez ce
prince une tournure d'esprit assez humoristique
et facétieuse; la voici tout au long :
Un des sujets de Bangassou avait commis sur
190 LES FEMMES AU CONGO
une petite fille un forfait monstrueux, qui avait
déterminé la mort de l'enfant; le coupable, pour
ce fait, avait été condamné à avoir la tête tran-
chée. Jusque-là, rien de mieux; mais le souve-
rain, qui aime à rire et a des prétentions à la
clémence, voulut bien, après la condamnation,
soumettre le criminel à un autre interrogatoire,
attendu que celui-ci n'avait rien allégué de sérieux
pour sa défense : « Mais enfin, lui dit-il, comment
as-tu pu arriver à un acte aussi horrible? » Ce à
quoi l'autre ne put que répondre, sous forme d'ex-
cuse, qu'il avait cédé à une violence extrême d'ima-
gination, qu'il était très fort, que..., etc. « Ah!
tu es si fort que ça, interrompit le souverain,
ch bien, si tu remplis les conditions que je vais
t'indiquer, tu peux encore sauver ta tête. »
On apporta sur le lieu du supplice une peau
d'antilope, qu'on tendit fortement sur un cadre
de bois. (La peau d'antilope, sans avoir l'épaisseur
et la résistance de la peau d'éléphant, est connue
pour sa solidité.)
On plaça devant l'appareil ainsi établi le
patient, auquel on promit la vie sauve, si, dans
l'espace de temps qui séparait du coucher du
soleil, il parvenait, à l'aide de l'instrument qui
LES FEMMES AU CONGO 191
lui avait servi à commettre son crime, à perforer
la peau en question.
Pendant qu'il tentait courageusement l'épreuve,
et afin de lui donner un peu d'entrain et de gaieté,
il paraît que les femmes de Bangassou avaient
été autorisées à l'encourager par les danses les
plus suggestives; mais, hélas! ces dames eurent
beau déployer dans la circonstance toute la grâce
et la science dont elles étaient capables, ce fut
peine perdue ; le pauvre diable, malgré sa bonne
volonté, ne put remplir les conditions imposées
et, devant toute une populace mise en joie par ce
spectacle, eut la tête tranchée; et son corps fut
donné à manger aux assistants. J'ai le regret
d'avoir égaré le croquis du patient tentant de
sauver sa tête.
Les N'Sakkaras, comme les noirs engénéral, sont
peu portés aux idées mystiques; superstitieux et
croyant aux puissances occultes, ils subissent
volontiers l'influence de féticheurs ou sorciers
qui seraient eux-mêmes en relation avec les bons
et les mauvais génies.
Ces peuples n'ont pas de genèse, et l'idée
qu'il peut y avoir un être surnaturel, créateur de
toutes choses, ne les a jamais préoccupés. Goumba
192 LES FEMMES AU CONGO
est la divinité agissante, mais qu'on ne voit pas.
Goumba est le maître des éléments et en géné-
ral le maître bienveillant, tandis que Kourouba
est la divinité du mal, le diable des N'Sakkaras,
qui fait mourir les malades; il n'a qu'un œil,
une oreille, un bras et une jambe! et remar-
quez en outre qu'il est blanc, comme tous
les démons ou esprits malfaisants ; de là sans
doute la terreur folle que nous inspirons aux
petits enfants noirs; quand ils nous aperçoivent
pour la première fois, on les voit grimper après
leurs mères en poussant des cris aigus, tout
comme des petits singes.
C'est Goumba, le bon génie, qui renverse de
l'eau; il fait du feu, le soleil, pour éclairer les
N'Sakkaras ; il tue les hommes et met le feu à leurs
cases avec les éclairs. La lune est également son
œuvre, mais ils ne s'expliquent pas ses change-
ments de forme, pas plus qu'ils ne s'expliquent le
mouvement du soleil.
Voici plusieurs légendes qui sont la reproduc-
tion exacte de ce que de vieux N'Sakkaras ont
raconté à Comte; j'ai cru devoir leur conserver
le cachet naïf et particulier qui les distingue.
« Du temps du chef Boendi, un N'Sakkara
LE SULTAN BANGASSOU, CHEF DES N SAKKABAS.
17
LES FEMMES AU CONGO 195
« monta au ciel avec une grande corde; Goumba
« lui donna une femme, avec laquelle il redes-
« cendit à terre : il la montra aux N'Sakkaras en
« leur disant d'où elle venait. Alors Goumba,
« fâché de cette indiscrétion, a coupé la corde
« avec laquelle on pouvait monter le voir et,
« depuis, aucun N'Sakkara n'a pu y retourner.
« La femme était jeune, de race noire ; elle était
« très, très belle; elle est morte, il y a bien long-
ce temps, au village de Boendi que nous occupons
« actuellement.
« Elle resta longtemps avec son mari, dont
« elle eut deux fils; mais comme ils étaient très
« forts et très beaux, les N'Sakkaras leur disaient
« toujours qu'ils n'étaient pas bons, parce qu'ils
« n'étaient pas comme eux. Alors la femme,
« fâchée, remonta pendant la nuit avec ses deux
« fils chez Goumba, qui leur jeta une corde et
« auquel ils racontèrent tout cela. Goumba, fort
« en colère, les fît redescendre et coupa la corde
« qui tomba par terre. Son mari la vit et ne la
« ramassa pas; il croyait qu'il mourrait s'il la
« touchait. »
Voici une autre légende ayant également cours
dans le pays :
196 LES FEMMES AU CONGO
« Un N'Sakkara allait à la chasse. Son chien vit
« une bête et se mita sa poursuite. La bête entra
« dans le trou d'une énorme pierre et fut suivie
<c parle chien et l'homme. L'homme vitle soleil et
« eut les cheveux et les sourcils brûlés. Le soleil,
« qui est fait comme un homme, mais qui est en
« feu, lui demanda ce qu'il venait faire; illuirépon-
« dit qu'il était venu en cherchant son chien. Pen-
ce dant qu'il causait, le chien se sauva et alla voir
« la lune. Le N'Sakkara dit alors au soleil de lui
« donner son fils comme guide pour aller cher-
« cher son chien. Ils partirent donc, avec le fils
« du soleil, et marchèrent jusqu'à ce qu'il
« fit nuit; mais le fils du soleil, qui avait du feu
« sur la tête, marchait devant lui pour l'éclairer.
« Ils arrivèrent ainsi chez la lune. Le N'Sakkara
« ayant sifflé son chien, elle lui demanda pour-
« quoi il venait et par où il était passé. Le
« N'Sakkara lui raconta comment il était arrivé
« chez le soleil et comment celui-ci lui avait
« donné son fils comme guide pour venir recher-
« cher son chien. La lune lui offrit un de ses fils
« pour le manger, mais il répondit qu'il ne man-
« gérait pas d'homme et qu'il préférait la viande
« de femme, mais la lune refusa de lui donner
LE DIABLE DES N SAKKARAS.
(Fac-similé d'une peinture nègre.)
17.
LES FEMMES AU CONGO 199
« une de ses filles. Comme le chemin était très
« long et qu'il avait faim, elle lui donna un
« bœuf qu'ils mangèrent, après quoi elle l'ac-
« compagna jusque sur la terre, à l'ouverture de
« la grande pierre par laquelle il était entré.
« LeN'Sakkara rentra avec son chien dans son
« village et il raconta à tout le monde ce qui lui
« était arrivé. »
Il est de grand usage chez les N'Sakaras de
consulter les oracles ou augures; quand ils ne
s'adressent pas aux féticheurs, lesquels naturelle-
ment se font payer grassement, ils ont recours à
un moyen plus économique et s'adressent au
Mbiri.
Le Mbiri est une sorte de grillon qui fait son
trou dans la terre. C'est l'oracle des N'Sakkaras.
Quand l'un d'eux veut entreprendre un long
voyage, une expédition ou aller voir un chef dont
il suspecte les intentions, il va consulter le Aïbiri.
Pour cela, il coupe deux petits morceaux de
bois, qu'il pose, un peu avant la nuit, devant le
trou du Mbiri et dit en en montrant un : « Celui-ci
est le mien », et en montrant l'autre : « Celui-là est
celui du chef» qu'il va trouver et qui pourrait lui
200 LES FEMMES AU CONGO
faire du mal; puis il va se coucher. Le lendemain,
il vient voir le résultat. Si en sortant de son trou
le M'bîri n'a rien déplacé, le résultat est douteux;
si le bois qu'il a choisi est placé sur celui du chef,
c'est qu'il est sûr de revenir sain et saut, tandis
que si le contraire se produit, il est sûr de mourir
ou d'être fait prisonnier.
Gomme ces épreuves se font en général à proxi-
mité des sentiers, les causes de déplacements
des bouts de bois sont très multiples. Peut-être
même le M'biri les déplace-t-il simplement parce
qu'ils obstruent l'entrée du trou.
Quelques mots à propos des coutumes et des
mœurs.
Le pays des N'Sakkaras est à peu près le pre-
mier pays qu'on rencontre, dans la traversée de
l'Occident à l'Orient, ayant une sorte de gouver-
nement organisé, qui permette de réunir une
armée obéissant à un seul chef, le sultan Bangas-
sou.
Tous les hommes non mariés et en âge de
travailler sont au service du chef, à la disposition
duquel ils se tiennent toujours. Ceux qui sont
en âge de porter les armes composent sa garde,
CONSULTATION DU M BIM.
LES FEMMES AU CONGO 203
qui occupe des cases peu éloignées de la sienne
et généralement disposées en demi-cercle, sur la
place derrière laquelle est construit le village du
chef.
Cette garde, habillée à l'européenne, ou plutôt
à la mode de nos Sénégalais, c'est-à-dire portant
la chéchia, la veste et les pantalons flottants avec
la ceinture en étoffe, est armée de fusils ancien
modèle, qui ont été fournis par les Français. Elle
compte actuellement trois cents hommes environ,
y compris le cadre de sous-officiers et les clairons,
qui ont été dressés par nos instructeurs. Bangassou,
à cheval et escorté de ses femmes qui l'applau-
dissent, aime à diriger les manœuvres et passer
les revues.
Les hommes de service, les parents du chef et
d'autres chefs ont seuls le droit de pénétrer dans
le village de Bangassou.
Quand il boit ou fume, tous les hommes pré-
sents claquent des doigts ou frappent la terre de
leurs piques, en cadence, sa musique se fait
entendre; quand il se trouve dans son village, ce
sont ses femmes qui lui rendent cet honneur, en
agitant des sonnettes.
Tout le temps que les femmes ne sont pas
204 LES FEMMES AU CONGO
mariées, elles peuvent avoir des rapports avec qui
elles veulent.
La prostitution paraît même très naturelle ; les
filles de chefs font des tournées dans les villages,
probablement pour y ramasser une dot.
Tous les enfants nés hors du mariage sont la
propriété du chef, mais il nourrit leurs mères.
Les femmes restent enfermées au moment de
leurs époques.
Pour faciliter l'accouchement, les matrones
font absorber à la patiente la poudre, délayée
dans de l'eau, d'une racine qui paraît avoir toutes
les propriétés de l'ergot de seigle.
Dès que l'enfant est venu au monde, on le lave
avec de l'eau fraîche, puis on le couche sur un
lit en bambou recouvert d'une peau de cabri.
Après sa délivrance, la femme reste enfermée
durant quinze jours.
Quand l'enfant a deux mois, on réunit les
parents, les amis et les habitants du village où
il est né; suivant la richesse du père, on tue un
ou deux cabris, que les assistants mangent en
faisant des vœux pour que le nouveau-né vive
longtemps.
On perce les oreilles aux enfants quand ils sont
FEMMES TATOUEES DE LA SANGIIA.
18
LES FEMMES AU CONGO 207
encore très petits. Les tatouages ne sont faits
qu'entre dix ou quinze ans, ainsi que le perçage
de la cloison du nez. La coutume de percer les
ailes du nez aux femmes ne date que de l'arrivée
des Belges dans la région. Le tatouage du front
a été apporté par les Zandés.
Les tatouages les plus extraordinaires que j'ai
vus en Afrique sont ceux des femmes bangalas,
qui ont. depuis le sommet du crâne jusqu'à la
pointe du nez, des perles de chair ayant plus
d'un centimètre d'épaisseur, sans compter les rin-
ceaux et feuilles d'ornements exécutés en relief
sur les joues; quant aux femmes de la Sangha,
dont la peau ressemble absolument à du cuir de
Cordoue, tant elle est couverte d'arabesques et
de décorations en relief, elles respectent absolu-
ment leurs visages. Quelques-unes ont sur la
poitrine et dans le dos des raies transversales et
des hongroises qui les font ressembler à des hus-
sards noirs. C'est par un travail long et doulou-
reux qu'on obtient ces jolis résultats. Les artistes
se servent pour exécuter ces bas-reliefs de petites
spatules en fer tranchant. La coquetterie fait
supporter le supplice avec un stoïcisme admi-
rable.
208 LES FEMMES AU CONGO
Les N'Sakkaras s'enduisent tout le corps avec
un mélange d'huile et d'un bois rouge broyé qui
contient du tanin en forte proportion. Ils se tan-
nent pour ainsi dire la peau et évitent ainsi les
piqûres et les morsures des insectes, et surtout
les blessures dont les Européens ne peuvent se
garantir en passant au travers des fourrés. Sous
les bras et sur la poitrine, les femmes se frottent
avec l'huile tirée de la gousse du tamarinier. Elles
se font sur le front des raies perpendiculaires et
d'autres parallèles aux sourcils avec du noir com
posé d'huile et de charbon de paille. La plupart
vont nues, n'ayant pour tout attirail qu'une cein
ture de coris (petits coquillages servant de menue
monnaie dans une grande partie de l'Afrique;
centrale.)
Quand les N'Sakkaras sont malades, ils se pei
gnent sur le corps, avec du kaolin ou de la terrt
d'ocre, des signes cabalistiques. (Ces signes, paraît
il, épouvantent Karouba (le diable), qui quitt
alors la case du malade.)
Presque tous les indigènes se liment les dent;
pour les desserrer, disent-ils, du collet jusqu'
l'extrémité. Cette coutume commence à dispc
raître depuis l'occupation européenne. On a lon£
EXECUTION DES ADULTERES.
18
LES FEMMES AU CONGO 211
temps répandu le bruit que les dents limées
étaient le signe du cannibalisme ; c'est une erreur
absolue, et quantité de peuplades, qui ne mangent
pas la chair humaine, ont les dents limées.
Quand un chef veut se marier avec la fille d'un
autre chef, il va le trouver, lui demande à voir sa
fille et, la prenant par la main, il dit : « Je suis
content de cette femme, je la garde. » Quand il
la ramène dans son village, on fête son arrivée
par des chants et des danses.
Ces cérémonies n'ont pas lieu quand il prend
pour femme la fille d'un de ses sujets.
Les fils de chefs reçoivent leurs femmes des
mains de leur père, à moins qu'un autre chef ne
leur donne une de ses filles.
Tous les matins, le chef réunit ses femmes
autour de lui et désigne celle avec laquelle il
passera la nuit.
Les autres N'Sakkaras achètent le plus souvent
leurs femmes, à moins que leurs chefs ne leur en
donnent, pour se les attacher, ou en récompense
de services.
Une femme ordinaire coûte de cinquante à
soixante petits colliers de perles en verre rouge
212 LES FEMMES AU CONGO
ou blanc, opaque; un de ces colliers contient un
peu plus d'une cuiller à café de perles.
Une belle femme coûte un fusil à piston ou
cinquante fers de lance.
Bangassou, à lui seul a, paraît-il, plus de mille
femmes; mais comme il ne peut pas les nourrir
toutes dans un même village, il a trouvé un moyen
pratique et économique d'y pourvoir : il les envoie
en subsistance chez les autres chefs, qui les trai-
tent le mieux qu'ils peuvent.
Ce procédé n'est pas sans présenter de graves
inconvénients. Bangassou, qui a des espions par-
tout, apprend souvent qu'une de ses femmes a eu
des complaisances coupables pour un de ses
sujets. Il envoie alors l'ordre au chef de village
de lui amener la femme adultère et son complice.
Il les fait mettre ensemble à la barre de justice
et fait rassembler les hommes, les femmes, les
enfants.
Il dit alors : « Cet homme a eu des relations
avec ma femme, je vais le tuer devant tout le
monde. » Puis il soumet la femme à l'épreuve du
poison. Si elle tombe, elle est convaincue d'adul-
tère et mise immédiatement à mort avec son com-
plice, qui est donné à manger aux spectateurs.
LES FEMMES AU CONGO 213
Si la femme résiste à l'épreuve, elle est mise
en liberté, parce qu'elle n'estas coupable ; l'homme
seul est mis à mort. Drôle de logique !
L'adultère entraîne la condamnation immédiate,
quand il a été commis avec la femme d'un chef;
dans les autres cas, on donne au complice, qui est
attaché à la barre, un délai de deux lunes pour
racheter avec des cabris, des armes ou autres
objets, le dommage causé au mari.
Si, au bout de ce délai, il n'a pu s'acquitter, il
est exécuté et son corps donné à manger.
Ces exécutions ne sont pas rares.
CHAPITRE XI
Médecine. — De la mort et du culte des morts.
Exorcismes. — Jeux, danses, musique.
La médecine chez les N'Sakkaras, comme chez
tous les noirs, est forcément un mélange d'empi-
risme et de pratiques de sorcellerie. Leurs méde-
cins sont plus ou moins des charlatans, dont
quelques-uns arrivent parfois à posséder des
recettes qui ne sont pas plus mauvaises que
d'autres.
Ils ont du reste une réputation très établie
d'empoisonneurs émérites : c'est toujours eux
qu'on charge de la préparation des breuvages
d'épreuve à l'usage des prévenus de vols, d'assas-
sinat ou d'adultère, prévenus dont la culpabilité
s'établit d'après les effets plus ou moins caracté-
risés du poison ingurgité par le patient.
216 LES FEMMES AU CONGO
Ces médecins-féticheurs disposent donc ainsi,
au gré de leur fantaisie ou de leur intérêt, de
la vie des accusés, sans autre contrôle ni respon-
sabilité que leur conscience, qui, très probable-
ment, doit avoir une élasticité digne de celle de
certains de nos docteurs et magistrats.
Les N'Sakkaras connaissent certainement les
propriétés de beaucoup de simples; les guéris-
seurs-féticheurs (qu'on paye après guérison)
s'en servent et obtiennent quelques résultats,
qu'on attribue à leur puissance occulte.
Ils pratiquent très souvent la saignée à la
langue.
Pour se rendre compte de la quantité de sang
écoulé, ils le reçoivent sur une feuille de bana-
nier; pour l'arrêter, ils frottent la langue avec
une feuille d'arbre, d'un vert foncé, qui contient
des principes hémostatiques bien caractérisés.
Ils guérissent quelquefois les ulcères et obtien-
nent d'assez bons résultats pour les plaies pro-
duites par les lances ou les couteaux. Ils rédui-
sent les fractures, qu'ils maintiennent avec des
attelles de leur fabrication ; mais leur art ne va
pas jusqu'à empêcher les déviations, gui en
général sont très sensibles.
LE CRAPAUD GUERISSEUR
19
LES FEMMES AU CONGO 219
D'autres fois ils emploient de bizarres méthodes
pour guérir certaines maladies :
Pour les maux de tête, par exemple, ils pren-
nent un crapaud par la peau du dos et frottent
consciencieusement le ventre blanchâtre de
l'animal sur le front du patient, jusqu'à ce que
ce ventre rougisse légèrement, ce qui arrive
forcément étant donnée la friction, qui finit par
faire affluer le sang à la peau du batracien. Je ne
sais si le résultat est concluant, mais il est
certain que nous voyons dans nos villages les
commères préconiser des remèdes aussi ridicules,
témoin l'emploi de clefs dans le dos, pour arrêter
l'écoulement du sang par le nez; les colliers de
liçye, pour faire passer le lait; les pommes de
ferre dans la poche, pour calmer les rhumatismes;
et enfin les peaux de chat sur l'estomac, pour
empêcher les névralgies ; sans compter les exploits
des empiriques, assistés de vrais docteurs, qui,
avec les somnambules, donnent les consulta-
tions les plus abracadabrantes, d'accord en cela
avec certains pharmaciens spécialistes.
Dans beaucoup de cas on peut voir que nos
hommes de science n'ont rien à envier aux
féticheurs.
220 LES FEMMES AU CONGO
Quand un chef est malade, on commence, avant
d'avoir recours aux guérisseurs, par prendre cer-
taines précautions : ainsi, personne ne doit faire
de bruit, on ne fait pas de musique dans ses villa-
ges, les femmes restent dans leurs cases ; de plus
on cherche, par des moyens tout à fait étranges,
à établir des responsabilités à propos de la ma-
ladie; car il est bon de remarquer qu'on suppose
toujours d'emblée qu'il y a eu empoisonnement.
On rassemble tous les habitants; les esclaves
sont placés en cercle, et le chef désigne lui-même
les deux qu'il croit coupables-
Ces malheureux subissent l'épreuve du joua,
iastrument composé de deux disques plans, qu'on
mouille et qu'on place l'un contre l'autre ; l'oracle
dépend de l'adhérence ou de la non-adhérennce
des deux disques.
Quand l'adhérence se produit, l'esclave est
accusé d'avoir empoisonné le chef. Il nie tou-
jours; on soumet alors un poulet à l'épreuve du
poison.
Si le poulet résiste, l'accusé est innocent,
tandis que, si la bête succombe, il est immédia-
tement mis à mort et son corps donné à manger
aux assistants.
LES FEMMES AU CONGO 221
J'ai tenté d'assister une fois à un jugement
semblable aux environs de Banghi; mais on m'a
donné nettement à comprendre qu'on désirait
me voir ailleurs: je n'ai pas insisté, n'étant pas
en force pour soutenir mes prétentions. Comte,
qui m'accompagnait en cette circonstance, fut le
premier à me déconseiller toute résistance.
Quand un esclave meurt de maladie, on lui
creuse une fosse au fond de laquelle on le place
couché sur le côté droit, les genoux ramenés
contre la poitrine et les deux mains réunies sur
la tête.
La fosse est creusée derrière la case du défunt.
Lorsqu'une femme perd son mari, elle se coupe
les cheveux et s'entoure la taille avec une cein-
ture en raphia; elle reste trois lunes dans une
case séparée en dehors du village et elle doit
passer son temps à pleurer. A l'expiration de ce
délai, elle va se baigner, puis reprend la vie
ordinaire.
Je ferai remarquer en passant qu'il n'y a pas
à plaisanter avec ces démonstrations de douleur
obligée vis-à-vis du défunt : à Bolobo, nous trou-
vâmes une femme littéralement assommée devant
la porte de sa case. C'était une malheureuse
19.
222 LES FEMMES AU CONGO
veuve qu'on avait surprise en train, pour se
distraire, d'esquisser un pas folichon. Ses autres
compagnes s'étaient charitablement chargées de
la correction.
Combien de veuves chez nous pourraient
frémir à ce récit !
A la mort d'une de ses femmes le chef ne fait
aucune cérémonie.
Par exemple, lorsqu'il s'agit du trépas d'un
chef, c'est une autre affaire.
Tous ses hommes se rassemblent: on le couche
et on l'attache sur un tambour en bois, et ses
guerriers l'emportent au village de Bangassou,
où on enterre tous les chefs N'Sakkaras.
Comme on sacrifie toujours à la mort du chef
un certain nombre de ses esclaves et de ses
femmes, beaucoup d'entre eux se sauvent dans
la brousse, pour échapper à cette coutume bar-
bare. Ces malheureux, qui courent risque d'être
rattrapés ou même de tomber entre les mains des
habitants d'autres villages, qui les empoisonnent
toujours ou les mangent, cherchent, s'il y a des
postes de blancs dans les environs, à s'y réfugier.
J'en ai vu qui avaient parcouru à travers les bois
plus de 200 kilomètres pour atteindre une sta-
UNE VEUVE ECHAPPEE AU MASSACRE.
LES FEMMES AU CONGO 225
lion française. Là on employait les hommes à la
culture des jardins et à divers travaux, et on
laissait les femmes vivre à leur guise. Elles en
profitent généralement pour se livrer au trafic de
leurs charmes. C'est moins fatigant et plus
lucratif.
Mais revenons aux funérailles.
Celles des victimes désignées qui n'ont pu
échapper, accompagnent le corps, ligottées et
entravées; ceux qui ont pris la fuite sont rem-
placés par d'autres esclaves, ce qui détermine
parfois des fugues en masse : c'est le cas de dire
« qu'il vaut mieux courir que tenir » .
Tous les chefs N'Sakkaras, prévenus, arrivent
à Bangassou ; on procède alors à l'inhumation
avec le cérémonial ordinaire.
On creuse une sorte de caverne dans la mon-
tagne qui sert de sépulture à tous les chefs. Le
mort est étendu sur des peaux de léopards, puis
le grand chef des N'Sakkaras, actuellement
Bangassou, fait étrangler les esclaves et les
femmes.
Le nombre n'en dépasse pas trois, quand c'est
un petit chef, il va jusqu'à trente quand il est
puissant. Les femmes sont couchées de chaque
226 LES FEMMES AU CONGO
côté du cadavre; celles de droite sur le côté
gauche et celles de gauche sur le côté droit, de
façon à le regarder. La première de chaque côté
a une main posée sur lui. Un esclave est couché
à ses pieds. On recouvre le tout d'une couche
d'argile et on ferme l'entrée de la tombe avec de
gros bois contre lesquels on accumule extérieu-
rement de la terre.
Le jour de la mort du chef, aucun de ses sujets
ne mange ; ses femmes doivent rester enfermées
et le pleurer pendant six lunes.
A la suite de la cérémonie d'inhumation, le
grand chef envoie trois messagers au fils du
mort, qui doit lui succéder, pour lui donner
l'ordre de tuer ou de laisser vivre les femmes et
les esclaves qu'il lui désigne.
Après la mort de son père, son fils aîné, qui
doit régner après lui, s'assied sur le siège du
défunt et fume sa pipe. Tous ses sujets présents
frappent des mains et lui disent : « Maintenant tu
es chef, tu commandes aux esclaves de ton père ;
il faut que tu sois un bon chef et que tu ne sois
pas comme un enfant.
Il hérite des esclaves, des biens de son père,
ainsi que de ses femmes, dont il profitait du reste
LES FEMMES AU CONGO 227
■Auparavant, ce qui est absolument admis, de
même que les prêts de femmes entre chefs.
A la mort d'un de ses fils, un chef le pleure;
s'il est marié on enterre avec lui, près du village,
une de ses femmes et un esclave. Le choix natu-
rellement tombe toujours sur ceux qu'il chéris-
sait le plus. (Soyez-donc l'ami des grands!)
Les chefs des environs assistent à l'enterre-
ment, et rendent visite au père, qui les attend
enfermé dans sa case.
Voici quelques détails à propos du culte des
morts :
A la mort de son père, un fils doit planter au-
près de sa tombe une sorte de fourche où il place
un cornet de bois ou de terre glaise dans lequel
il a soin de mellre et de renouveler de la nourri-
ture pour le défunt. S'il ne le fait pas, c'est qu'il
est un mauvais fils. Tout à l'entour sont placés
d'autfes perches surmontées d'objets ayant appar-
tenu au mort, tels que vaisselle, calebasses et
autres ustensiles, qu'on a soin de trouer au
centre, pour les rendre hors d'usage : bonne pré-
caution, malgré le fameux respect des morts.
Aussitôt son père enterré, le fils achète un petit
bouc et le garde en liberté dans son village; —
228 LES FEMMES AU CONGO
ce bouc a l'âme de son père qu'il ne peut plus
voir, et il le consulte de temps en temps. Per-
sonne ne doit frapper l'animal sous peine de
mort.
Dans un palabre avec les N'Sakkaras, que
Comte et le docteur Viancin, médecin de la Mis-
sion, eurent à régler, le chef Moda Boendi leur
opposait toujours un argument irrésistible sur
lequel il s'appuyait pour traîner les négociations
en longueur. « Le bouc qui avait l'âme de son
père Boendi avait été tué d'un coup de baïon-
nette par un Sénégalais. » Gomme Moda Boendi
était très âgé, cette mort l'avait fort affecté; il y
voyait un mauvais présage.
Quand le bouc sacré meurt, c'est un deuil gé-
néral ; les hommes viennent le voir ; personne ne
mange ce jour-là; on lui fait des funérailles et il
est enterré, enveloppé dans un tissu (tissu d'écorce
d'arbres ou de traite). Aussitôt en terre, il doit
être remplacé par un nouveau sujet.
Il est certains objets, végétaux, arbres, etc.,
sur lesquels les chefs et les guérisseurs lancent
un exorcisme, c'est le Tabou d'autres peuplades
sauvages; les N'Sakkaras l'appellent Madiniaka.
Une fois le Madiniaka prononcé, personne
DANSES SUGGESTIVES.
20
LES FEMMES AU CONGO 23 1
n'ose toucher à l'être ou à l'objet qui en est cou-
vert : et on s'en éloigne, avec effroi, comme d'une
chose qui porte malheur. A propos de ces ter-
reurs superstitieuses des nègres, il me revient
en mémoire que dans une conversation que j'ai
eue avec le père Garaier à Brazzaville, il me
conta, en me montrant deux statues colossales
de Saint-Pierre et de Saint-Paul, qui ornaient la
i façade de la petite église, qu'après la pose de ces
statues envoyées d'Europe, durant des mois, à
plusieurs lieues à la ronde, les noirs n'osaient
s'aventurer près de la Mission, une fois la nuit
tombée; ceux même qui appartenaient au cou-
vent, passaient avec terreur et à toutes jambes,
en décrivant un cercle énorme, devant les deux
redoutables fétiches. Ça ne rappelle-t-il pas nos
Bretons d'il y a cinquante ans à peine?
Chacun sait que la danse est le plaisir favori
des nègres. Les N'Sakkaras sont certainement
4e toutes les peuplades centrales de l'Afrique
celle qui est la plus passionnée pour cet exercice.
Tout le temps que les jeunes gens n'emploient
pas à servir leur seigneur et chef est consacré
aux tamtams. Devant le village particulier de
232 LES FEMMES AU CONGO
chaque chef une grande place est réservée pour
les réunions, les jeux et la danse. Ils ont une
telle passion pour cet exercice que, pendant des
journées et des nuits entières, ils sautent en rond
sur une cadence fort bien rythmée, remuant
jambes et bras, au son d'un clavecin en bois,
dont joue une sorte de trouvère, qui improvise
en même temps des chants où il célèbre la valeur
des chefs, la sagesse des anciens, la jeunesse, la
force, le courage. D'énormes tambours de diffé-
rents tons, en peau ou en bois, des trompes en
ivoire de toutes tailles, des guitares, des flûtes
complètent l'orchestre dans les grandes occa-
sions et ajoutent à l'originalité de ces exercices,
qui ont beaucoup de rapport avec nos anciens
quadrilles.
Quelques danses suggestives, auxquelles les
femmes prennent part, ont lieu pendant la nuit:
elles sont, du reste, peu fréquentes et rappellent
volontiers les sabbats du moyen âge, par les
excentricités erotiques que favorise l'obscurité.
Les chefs, surchargés de verroteries, de plumes
et d'oripeaux, exécutent devant leurs femmes
une danse particulière qu'ils appellent N'Ganga
et que nous autres blancs nous qualifiions de
LA PETITE TSE-ME.
20.
LES FEMMES AU CONGO 235
cancan, à cause de sa similitude avec le pas des
étudiants de jadis. (On a raison de dire qu « 'il n'y
a rien de nouveau sous le soleil) ».
Les femmes, assises en cercle sur de petits
tabourets de bois sculptés, applaudissent les
danseurs avec frénésie, rivalisant de cris et d'é-
clats de rire. Les héros de la fête, excités par ces
encouragements, s'en donnent jusqu'à ce qu'ils
tombent de fatigue (ce que c'est pourtant que la
gloire).
Presque tous ces détails, je l'ai dit, m'ont été
fournis par Comte, qui avait séjourné assez long-
temps au pays des N'Sakkaras.
J'avais en outre rencontré quelques types de
cette nation durant ma route et j'avais pu me
convaincre de visu de la belle construction de la
race, dont les femmes sont particulièrement
gracieuses, quelques-unes presques jolies.
L'une d'elles, la petite Tsê-Mé, qui vivait à la
station, avait un charme véritable, malgré son
petit museau de singe.
Elle avait connu Bangassou et en parlait avec
un mélange de respect, de terreur et d'admira-
tion. Nous la faisions danser le soir devant les
feux, telle Salomé, etc.... Je me la représente
236 LES FEMMES AU CONGO
parfaitement apportant une tête sur un plat à
son sultan noir.
Son costume, comme vous pouvez juger, était
des plus sommaires.
C'est égal, comme tout cela reporte loin du
boulevard !
CHAPITRE XII
Mort tragique de Comte. — Le docteur Sambuc et le
lieutenant Morissens. — Adèle, t'es belle, etc. — Dis-
tractions innocentes.
Le pauvre Comte, auprès duquel j'ai tant
avancé mon éducation africaine, avait la con-
fiance de M. Liotard, avec lequel il était toujours
en correspondance; d'une grande activité et d'une
rare énergie, il apporta de sérieuses modifications
à l'installation du poste (le poste de Banghi avait
été fondé par le vaillant explorateur Ponel) ; on le
voyait sans cesse en route, rayonnant autour de
sa station à de très grandes distances, établissant
des relations avec les peuplades les plus éloignées.
C'est dans une de ses expéditions qu'il perdit la
vie peu après mon départ.
238 LES FEMMES AU CONGO
Voici les détails que j'ai recueillis sur ce dou-
loureux incident, malheureusement trop fréquent
sur la terre d'Afrique.
Comte, qui avait traité avec presque tous les
chefs de village bordant la rive droite de l'Ou-
banghi et celles du M'Poco, avait laissé dans
chaque petite localité un garde-pavillon, sorte de
représentant chargé de garder le drapeau, qui
était, hissé au bout d'une longue perche chaque
fois qu'une pirogue ou un bateau français passait
sur le fleuve.
Ces gardes-pavillon étaient presque tous des
miliciens sénégalais. Ils étaient généralement
choyés et bien traités par les indigènes, mais
abusaient souvent de cette hospitalité ; leurs assi-
duités auprès du beau sexe nous attirèrent plus
d'une fois des désagréments.
Dans la circonstance qui nous occupe, la con-
duite du garde-pavillon dépassa toutes les limites
permises, et c'est la femme principale du chef
qui fut l'objet des attentions de notre soldat.
Cette femme, paraît-il, jouissait d'une grande
réputation de beauté parmi les indigènes et était
adorée de son époux. Répondit-elle aux avances du
garde-pavillon? Je ne saurais le dire; mais ce qui
LES FEMMES AU CONGO 239
est certain c'est qu'on trouva un beau matin le
cadavre calciné du Sénégalais sur remplacement
de sa case, qui avait été incendiée durant la nuit.
Comte, ayant appris le fait par un espion,
partit avec vingt et un miliciens, qu'il embarqua
dans une seule pirogue, et on se dirigea vers le
village en question (Yakoli).
Arrivés à la hauteur des cases échelonnées sur
la rive, un feu de salve fut exécuté; et, comme
on s'attendait à une riposte des Bondjos, tous les
soldats se baissèrent à la fois et du même côté,
pour laisser passer le feu. Ce mouvement simul-
tané fit chavirer la pirogue : dix-sept hommes
périrent noyés avec le malheureux Comte, dont
le cadavre et ceux de plusieurs de ses compa-
gnons furent repêchés et dévorés par les indi-
gènes ; sa tête retrouvée fut, je crois, ramenée à
Banghi, où on l'enterra dans le petit cimetière
déjà trop célèbre par les nombreuses victimes
dont il recèle les dépouilles.
Les représailles contre les Bondjos furent ter-
ribles. Ce fut le commandant Morin, mort à Ban-
ghi peu après, une ancienne connaissance de
Brazzaville, qui fut chargé de conduire l'expé-
dition.
240 LES FEMMES AU CONGO
Cette expédition, composée de quarante tirail-
leurs sénégalais, auxquels fut adjoint un certain
nombre d'auxiliaires noirs, ennemis des Bondjos,
partit de nuit et surprit Yakoli avant le lever du
soleil : le village fut incendié et les habitants
massacrés; plusieurs villages des environs furent
également détruits, et l'on se retira, laissant les
indigènes alliés se ruer au pillage et dévorer les
morts. (Cette scène de boucherie fût impossible
à éviter avec d'aussi sauvages compagnons.)
Le pauvre Comte était plutôt gai, avec une
certaine austérité de mœurs. Contrairement aux
habitudes de la plupart de ses camarades afri-
cains, il vivait seul et paraissait peu s'occuper de
femmes. C'était peut-être la raison de sa vigueur
et de sa santé.
Lui et un de ses amis, M. Bobichon, homme
sérieux et énergique, ont rendu de véritables
services à la mission Marchand.
Certainement celui-ci ne l'oubliera pas.
Banghi marque un de mes bons souvenirs de
voyage en Afrique; j'y ai, grâce à Comte, trouvé
un mois entier de repos, ce qui m'était tout à
fait nécessaire. Là aussi le docteur Sambuc
COMTE ET SON GARDE-PAVILLON.
21
LES FEMMES AU CONGO 243
(le docteur Sambuc a succombé depuis), un bon
camarade de Brazzaville,. où il m'avait déjà pro-
digué ses soins désintéressés, m'a fortement aidé
à couler de bons moments : je n'oublierai jamais
les histoires du trou au peintre, du cochon rouge.
de Y éléphant et autres petites aventures avec mon
voisin d'en face le lieutenant belge Morissens.
M- Morissens, jeune homme tout délicat et tout
pâle, à la figure amaigrie et mélancolique, pauvre
enfant de vingt ans, qui restait là, seul, dans
son poste, de l'autre côté de la rivière; je le vois
toujours avec son air tranquille et résigné, arri-
vant dans sa pirogue. Nous aimions à le recevoir,
et lui se faisait une fête de traverser la rivière,
pour venir passer la soirée avec nous : souriant
sans presque dire un mot à toutes nos farces et
plaisanteries bruyantes, il nous faisait souvent
veiller beaucoup plus tard que nous n'aurions
voulu, et nous n'avions pas le courage de lui
faire sentir que nous étions fatigués. Il nous
considérait avec des yeux si patients et si doux,
comme plongés dans la béatitude.
Je me souviens qu'un soir vers onze heures, au
moment où nous pensions qu'il allait prendre
congé de nous, il s'avisa de demander à Comte
2'i4 LES FEMMES AU CONGO
« A quelle heure pensez -vous que la lune se
lève? — Mais, répondit Comte, vers les deux
heures du matin. — Ah! bien alors, répondit Mo-
rissens avec calme, j'attendrai. »
Nous étions tellement stupéfaits que nous nous
mîmes tous à rire. Il ne parut pas s'élonner
et pensa probablement : « Comme ces Fran-
çais sont gais ! » Quel charmant jeune homme !
Pourvu qu'il ait résisté à cet horrible climat!
Il me paraissait bien malade et bien all'aibli quand
je l'ai quitté.
Je me souviens, entre autres joyetisetés, avoir
employé un certain temps et une certaine patfence
à enseigner aux boys de la station un refrain de
Paris plutôt gaulois :
Adèle,
T'es belle,
J'en pince pour tes gros n
T'es blonde,
T'es ronde,
Et j'aime tes yeux folichons,
Ah, ah, ah!
Ces bons boys, aussitôt qu'ils apercevaient une
femme, entonnaient le couplet. Ça finit par de-
venir une scie pour les pauvres négresses qui
descendaient puiser de l'eau à la rivière : inti-
ADELE,
TES BELLE,
LES FEMMES AU CONGO 247
midées et n'y comprenant rien, elles passaient
en riboulant de gros yeux effarés. (Il faut bien
s'égayer un peu quand on est dans la misère.)
Combien de fois avec Comte, Germain, M an gin
et même Marchand, nous sommes-nous tordus à
propos d'enfantillages et de petites niaiseries
d'écoliers!
Je me rappelle entre autres une facétie bien
innocente, qui avait le don de m'exaspérer : pen-
dant que nous remontions l'Oubanghi avec Comte.
Germain, ayant pris une de mes ombrelles, s'amu-
sait à la laisser tremper dans le courant, qui la
faisait mouvoir comme une roue de moulin.
Cette manœuvre détériorait évidemment mon
ustensile; je n'étais pas content, et mes deux
lascars continuaient le manège avec acharnement,
se pâmant de rire devant ma mauvaise humeur.
J'espère bien revoir en santé ce brave Germain
qui m'avait si traîtreusement baptisé à bord
du Stamboul, où ma vengeance fut de le voir
perdre son temps à courtiser les petites nonnes
et à me monter des bateaux inutiles.
Il aimait beaucoup à faire des blagues et me
poussait, quand on était à table, à tomber sur la
magistrature, sachant parfaitement que Mangin
248 LES FEMMES AU CONGO
appartenait à la noblesse de robe. Le malicieux
Mangin lui-môme m'encourageait du sourire et
du geste, et, quand j'avais commis une belle gaffe,
c'était de la part de tous des éclats de joie sans
mélange. En vain j'essayais de me rattraper; on
me faisait impitoyablement rissoler dans mon
four. Parfois, c'était Comte, qui, d'accord avec
le Sambuc, faisait servir des bêtes extraordi-
naires dans ce qui restait du potage ou des bei-
gnets à la filasse ou d'autres friandises dans le
même goût. (C'est l'ami Baratier qui avait inventé
les fameux beignets.)
D'autres fois c'était d'affreuses guenons qu'on
lançait à mes trousses. Il est vrai que de mon
côté je n'étais pas en retard et que je me défen-
dais unguibus et rostro. Plus d'une fois même
dans ces sortes d'escarmouches, je suis resté
maître du terrain.
Je dois dire par hasard que j'avais à Banghi
des voisins de case plutôt chics. Ces voisins très
complaisants et très aimables pour moi étaient,
d'une part, un grand diable, haut comme un horse-
guard et, de l'autre, ses deux femmes, pas mal
du tout, ma foi; le voisin les avait « à l'œil » et ne
les lâchait pas d'une minute; il esterai que les
LES FEMMES AU CONGO 25 L
Sénégalais ne quittaient pas non plus la case de
vue, Mais ces regards de convoitise ne faisaient
qu'augmenter la vigilance du maître, vigilance
qui se serait probablement fort relâchée s'il avait
vu quelque profit sérieux à la clef. ,
Mais pourquoi médire, je n'ai jamais rien
aperçu que de correct.
Ces braves gens me servaient de domestiques
CHAPITRE XIII
Les femmes d'Imécée.— Scène d'anthropophagie.— Une
lutte de femmes. — Les pleureuses. — Un négociant
modèle. — Mme Louettières. — La cargaison de Monsei-
gneur.
A la descente du Congo, descente faite, comme
celle de l'Oubanghi, en pirogue, dans la compa-
gnie cette fois de mes amis belges, le capitaine
Tonneau et le commandant Leclerc, qui m'avaient
gracieusement offert l'hospitalité dans leurs em-
barcations, nous fîmes une station d'une huitaine
de jours au poste d'Imécée, où je fus admirable-
jment accueilli par le major Van der Grinten,
commissaire du district.
Je profitai de ce séjour pour continuer mes
itudes sur Vêlement féminin, dont les spécimens
i e présentaient ici nombreux et variés.
256 LES FEMMES AU CONGO
Je rencontrai à Imécée toute espèce de femmes:
des N'Sakkaras, des' Banziris, des Zandès, des
captives venant des bords de l'Aloua, probable-
ment emmenées comme otages par les Belges,
sans compter les naturelles des alentours appar-
tenant à des peuplades foncièrement cannibales.
Parmi ces dames, deux amies, Mlles Sida et
Makoka, toutes deux épouses de blancs, étaient
sans conteste les personnes les plus intéressantes
et les plus distinguées de l'endroit, au point de
vue éducation et manières, surtout la petite
Makoka, une fille Zandé. couleur de bronze,
pleine de gaieté et d'entrain ; elle nous plaisantait
le plus drôlement du monde sur nos attitudes et
nos diverses façons d'être, imitant notre dé-
marche, nos gestes, nos intonations. Elle avait
presque de l'esprit; ainsi elle devinait nos
moindres désirs et était d'une complaisance
remarquable, pour une foule de petites commis-
sions. La grande barbe noire du commandant
Leclerc l'avait absolument hypnotisée et elle ne
cachait pas son admiration pour cet ornement,
qu'elle indiquait d'un geste majestueux, avec ses
deux mains lentement promenées de son visage
à sa ceinture.
JEUNE CAPTIVE DE LA RIVIERE DE LALOUA.
LES FEMMES AU CONGO 259
C'est Makoka qui m'amena un jour un type de
femme extraordinaire, que j'avais rencontré sur
les bords du fleuve, au milieu des captives, toutes
plus hideuses les unes que les autres. Cette
malheureuse créature, nue comme un ver et
simplement ornée d'une couronne et d'une cein-
ture de coquillages, avait pris la fuite en me
voyant faire mine de l'approcher. Makoka alla la
chercher et, sur mes indications, la plaça dans
le mouvement que je désirais. La pauvre femme
effarée, ne sachant pas ce que je voulais d'elle,
demeurait devant moi, raide, immobile, soufflant
de terreur, les yeux hors de la tête. Makoka riait
de ses angoisses et, quand mon modèle faisait
mine de bouger, elle la replaçait dans la pose, lui
relevant brusquement le menton, lui tournant la
tête du côté indiqué, lui remettant en place les
mains, que, par un instinct de pudeur naturelle,
elle ramenait obstinément pour couvrir sa pauvre
nudité devant le blanc.
Quand mon croquis, que je fis le plus rapide-
ment possible (j'avais pitié de l'anxiété de la
malheureuse), fut terminé, je pris dans ma malle
un petit mouchoir de couleur et je le lui donnai ;
elle l'examina un instant, puis se mit à rire
260 LES FEMMES AU CONGO
comme un enfant et l'accrocha immédiatement
à sa ceinture, pour s'en faire un voile; puis elle
s'échappa comme un oiseau qu'on a pris et qu'on
laisse envoler, et alla se réfugier parmi ses com-
pagnes.
Rien de plus amusant que l'attitude de Makoka
en face du mouvement pudique de sa congénère;
elle se tordait littéralement, poussant des excla-
mations qui avaient l'air de dire : « A-t-on jamais
vu pareille sauvage! »
A propos de ce sentiment de pudeur, surpris
chez une primitive habituée à marcher sans
aucun vêtement, j'ai pu remarquer mainte fois
que la même femme, qui ne songera pas une
minute à se vêtir dans un certain milieu, éprou-
vera une impression de honte et de malaise en
face d'étrangers ou d'inconnus et cherchera à se
voiler, ce qui tendrait à prouver que ce sentiment
existe toujours, même à l'état de nature et en
dehors de toute convention. Les quelques types
qui sont insensibles à cette honte, sont extrême-
ment rares et peuvent se rencontrer à tous les
échelons sociaux, chez les natures brutes ou
inintelligentes, aussi bien parmi les civilisés que
parmi les sauvages.
LUTTE DE FEMMES.
LES FEMMES AU CONGO 263
En somme, le manque de pudeur chez la femme
est une monstruosité.
Tout près du poste belge se trouve le village
indigène d'Imécée, qui a donné son nom à la
station. Nous y fîmes plusieurs excursions, dont
j'ai rendu compte dans mon premier volume;
nous assistâmes entre autres au départ d'une
pirogue pleine de femmes qui se rendaient à la
pêche : c'était plutôt gai et gracieux ; et vraiment,
en voyant ce spectacle paisible et riant, on se
demandait s'il était possible que les mômes gens
fussent si féroces à un moment donné; cette
scène s'accordait mal avec une autre qui me fut
racontée par le chef de poste qui m'avait reçu à
mon premier passage.
Voici ce qui était arrivé :
Une jeune femme, accompagnée d'une petite
fille de six à sept ans, s'était échappée d'un
village voisin et réfugiée chez les blancs, sans
doute pour fuir le sort réservé à certaines veuves
à la mort du chef.
Cette femme mourut d'accident peu de temps
après. C'est alors qu'un noir de son village vint,
de la part du nouveau chef, nous réclamer son
corps, ainsi que la petite fille. On refusa de livrer
264 LES FEMMES AU CONGO
le cadavre, craignant qu'il ne fût mangé; mais,
sur la promesse formelle que l'enfant ne serait
pas maltraitée, on la remit entre les mains de
l'homme qui partit avec elle.
Peu d'instants après, le chef de poste, qui
avait trouvé une mauvaise figure au messager,
eut des soupçons et se repentit d'avoir laissé aller
la petite fille. Il se mit avec quelques soldats à
la poursuite de l'indigène, à peu près certain de
le rattraper. La troupe avait à peine fait une
demi-heure de marche dans la forêt, qu'un
affreux spectacle s'offrit à sa vue : la malheu-
reuse enfant, suspendue par les poignets à un
buisson, était là pantelante, éventrée comme un
cabri. Le meurtrier, surpris dans sa sinistre
besogne, avait pris la fuite. Il fut impossible de
le joindre.
A quelques jours de là, sur les instances et les
menaces du Commandant de la station, il fut
livré, jugé et fusillé par les Belges.
Une journée avant de quitter Imécée, où,
comme vous savez, nous attendions le retour
de la Ville de Bruges, qui devait nous redes-
cendre à Brazzaville, nous eûmes le plaisir d'as-
sister à une scène qui ne manqua ni d'intérêt,
FILLE DES LNYinONS D1MECEK.
23
LES FEMMES AU CONGO 267
ni d'originalité; ce fut une lutte entre femmes.
Voici comment se passa l'affaire :
Deux filles du village indigène, s'étant prises
de querelle, s'étaient battues et, après une
scène violente de pugilat, s'étaient résolues à
porter leur cause devant le tribunal des blancs.
Elles se présentèrent donc, chacune avec plu-
sieurs témoins, de leur sexe bien entendu. Le
chef de poste, M. Dumont, après avoir entendu
les griefs, ne sachant à qui donner tort ou raison
et ne pouvant accorder ni surtout faire taire les
parties, qui clamaient toutes deux à la fois, déclara
que l'affaire serait réglée par une lutte à main
plate, lutte dans laquelle, exactement comme
chez nous, on n'a pas le droit de se frapper, ni
de se saisir au-dessous de la ceinture, et où le
vainqueur doit faire toucher les deux épaules
à l'adversaire. Cette lutte entre femmes, toutes
deux admirablement construites, fut longue et
acharnée; à la fin, l'une d'elles, ayant traîtreuse-
ment saisi l'autre par son pagne, qu'elle portait
roulé entre les jambes et autour des reins, comme
un caleçon, et l'ayant arraché, l'un des témoins
lui enleva également le sien; et nous vîmes con-
tinuer la lutte sans aucune espèce de voiles,
268 LES FEMMES AU CONGO
avec les attitudes les plus risquées et les plus
suggestives. Enfin la plus petite, étant parvenue
à renverser sa rivale et, après des efforts inouïs,
à lui faire toucher les deux épaules, on arrêta
le combat. La vaincue voulait se jeter sur son
adversaire pour lui arracher le visage; mais on
mit le holà et chacune se retira avec son monde,
animée des sentiments divers du triomphe ou de
la#honte, exactement du reste comme cela se
passerait en pareil cas chez nous.
Si le directeur des Folies-Bergère voulait don-
ner à son public un spectacle dans ce goût, je
répondrais volontiers du succès; malheureuse-
ment, la censure y trouverait à redire et ferait
certainement apposer les feuilles de vigne tra-
ditionnelles qui gâteraient tout.
Plusieurs nuits avant mon départ, j'avais été
réveillé par les hurlements des femmes du
village pleurant un mort. Rien de lugubre et de
sinistre comme ces cris nocturnes, que j'avais
déjà entendus à Loudima, à la mort d'un fils de
chef, et que je devais encore entendre à Matadi.
Quand nous remîmes les pieds sur la Ville
de Bruges, nous retrouvâmes nos anciennes com-
pagnes de route, les femmes Bangalas, avec
JEUNE FILLE DE LA SANGI1A.
23.
LES FEMMES AU CONGO 271
leurs tatouages monstrueux et grotesques.
Nous passâmes, avant d'atteindre Liranga,
devant les débris d'une factorerie abandonnée,
auxquels je n'avais pas pris garde en montant;
je demandai des explications au capitaine Lind-
holm, qui m'apprit que l'an dernier encore cette
factorerie existait, placée sous la surveillance
d'un Européen (rien de Français), qui mit la clef
sous la porte et disparut, après avoir vendu à un
chef voisin tout ce qu'il pouvait vendre, y com-
pris son boy et sa femme, qu'il avait l'air de
chérir tendrement. Seulement ce modèle de tra-
fiquant s'était dit que « les affaires sont les
affaires » et qu'on ne vient pas dans l'Oubanghi
pour plaisanter.
C'est ce qu'on appelle, en langue commerciale,
« liquider une situation ».
C'est en arrivant à Liranga que nous apprîmes
la mort du chasseur d'éléphants Louettières,
assassiné à Bongha, village où, si vous vous
rappelez, s'était réfugiée sa belle compagne.
J'ai raconté tous les détails de cette mort
dramatique dans Vers le Nil français.
Voici en peu de mot, ce qui s'était passé :
Vous savez qu'à la suite d'une querelle de
272 LES FEMMES AU CONGO
jalousie et de mauvais traitements, la belle
négresse avait pris la fuite et s'était retirée à
Bongha, son village natal. Là, elle avait été
rejointe par Louettières, et il y avait eu raccom-
modement. C'était à la suite de ce rapprochement
que le chasseur avait péri, assassiné dans le
même village, sans qu'il y eût eu aucune corré-
lation entre ce meurtre et les démêlés avec sa
maîtresse.
Après la mort de l'infortuné jeune homme, son
amie retourna à Brazzaville. L'administrateur,
M. Vitu de Kéraoul, m'a raconté de cette femme
un trait des plus honorables :
En la quittant, au moment de faire sa dernière
et funeste expédition, le malheureux Louettières
lui avait confié une somme de 6 000 francs, qu'il
l'avait chargée d3 remettre à M. Vitu, dans le
cas où il périrait; sans doute il avait un pressen-
timent. La femme remplit fidèlement sa mission
et fut vivement félicitée parles autorités. M. Vitu
crut devoir prélever 100 francs sur la somme
en question et les lui remit pour récompenser
son honnêteté.
On dit malheureusement que le veuvage de
Mmc Louettières fut de courte durée; mais que
FEMME DE LA MOYENNE SANG II A.
LES FEMMES AU CONGO 275
voulez-vous? comme disait si bien une de ses
congénères du Sénégal, « puisqu'il était mort. »
J'avais également retrouvé à bord une ancienne
connaissance, M>r Augouard, qui ramenait une
cargaison d'enfants des deux sexes, achetés dans
le haut fleuve; plusieurs de ces petits malheureux
moururent de faim pendant le trajet ; le capitaine
du bateau, M. Lindholm, un brave homme, s'émut
et leur fit donner du riz ; faute de quoi, toute la
bande y eût passé. Ces enfants étaient accom-
pagnés par une jeune et jolie négresse, qui leur
servait sans doute de gouvernante; celle-ci était
plutôt en bon état.
Je suppose que ce jeûne a dû cesser quand on
débarqua à Liranga, où se trouve une mission
des bons pères.
Une chose bien curieuse, que j'avais déjà eu
le loisir d'observer à Zongo, c'est la précocité de
ces petits noirs, à peine âgés de quatre à six ans,
se débrouillant déjà seuls, allumant eux-mêmes
leur feu et furetant à la recherche d'une nour-
riture quelconque.
Durant une escale, faite par la Ville de Bruges
sur la rive belge, pour permettre aux Bangalas
d'aller pécher dans un étang qui se trouvait sous
276 LES FEMMES AU CONGO
bois, j'aperçus une petite fille, qui, au moment
de l'embarquement, s'était attardée sur le rivage
tenant en main un paquet d'herbes, qu'on lui fit
lâcher malgré ses cris. Au moment où on allait
enlever les planches qui servaient de passerelle,
je la vis revenir vivement à terre et ramasser avec
soin des petits objets blancs que je ne distinguai
pas très bien et qu'elle plaça dans sa main gauche.
Étant descendu au-devant de l'enfant, je pus me
rendre compte qu'il s'agissait de petits poissons
pris par elle au bord de l'étang où nos nègres
avaient fait leur pêche. Tous les autres enfants
en avaient rapporté autant, et je les vis en train
de faire cuire leur provision. Je m'expliquai
alors les cris de désespoir que j'avais entendu
pousser à la petite fille quand on lui avait jeté
son butin à terre. Pauvres mioches!
Je ne veux pas dire de mal des missionnaires,
protestants ou catholiques, qui certes rendent
des services; mais on nous a vraiment trop bernés
avec leur charité inépuisable et leurs martyres;
j'ai remarqué qu'en somme leur vie est beaucoup
moins dure que celle des explorateurs ou chefs
de postes. Ils sont le plus souvent bien instal-
lés, bien protégés, et ne négligent jamais leurs
n
LES FEMMES AU CONGO 279
petites affaires. Je les trouve en général d'un
égoïsme parfait, toujours prêts à tout accepter,
mais jamais à rien donner. Il doit y avoir des
exceptions, mais elles sont fort rares. En somme,
je suis encore à chercher les saints que j'avais
rêvés, ces fameux héros de l'antique foi, dont les
apostolats merveilleux ont troublé ma jeunesse.
Encore une illusion d'envolée.
CHAPITRE XIV
L'amour en Afrique. — Je revois des blanches. — L'élé-
ment féminin à bord de Y Albertville. — Une émeute,
— Triomphe de la barbe.
Nous en aurons bientôt fini avec le beau sexe
africain, qui, en somme, en dehors du ton de la
peau, a une grande parenté avec celui d'Europe.
Si, de temps à autre dans cette énumération
et étude des us et coutumes particuliers aux
femmes de couleur, j'ai été obligé de faire quel-
ques descriptions un peu libres, j'ai toujours
soigneusement écarté les scènes par trop nature,
auxquelles j'ai été forcé d'assister.
Je pense que le public me saura gré de cette
abstention : l'étalage de ces scènes n'eût rien
ajouté au caractère, la seule chose qui doive
nous toucher, et peut-être même eût gâté une
2ï.
282 LES FEMMES AU CONGO
étude consciencieuse et vraie par des images
crues et de mauvais goût.
Dans mes récits, on a pu se convaincre que
l'amour est partout le même, à cette différence
qu'en Afrique il est moins entouré de mystère et
moins assaisonné de simagrées hypocrites que
dans les centres dits civilisés, où se rencontrent,
à peine dissimulées, des écoles de débauche et
de dépravation.
Qu'on le sache bien en Europe, ce sont en
réalité les blancs qui vicient les noirs.
Ici les gôns, simples enfants de la nature, se
prennent et s'accouplent un peu au gré de leurs
fantaisies, pour obéir à la grande loi de repro-
duction qui régit le monde. Du reste, le costume
ou plutôt le manque de costume simplifie singu-
lièrement les préliminaires, et c'est par les yeux
et les caresses que se font les déclarations. C'est
bien le cas de répondre comme un ordonnance,
nommé Bonnefoy, que j'ai eu jadis à mon service
et qui se flattait de ses succès auprès des dames
d'un certain pays civilisé; comme je lui faisais
remarquer qu'il me paraissait difficile qu'il eût
rendez-vous avec une dame dont il ne parlait
pas la langue, il me répondit délibérément que
LES FEMMES AU CONGO 283
la parole était inutile en pareil cas et quen amour
Je geste était tout/Sans doute, il avait raison.
Maintenant il faut avouer que le mystère et les
pourparlers entre amoureux ont bien leur charme ;
de même que les ruses et les petites roueries de
la coquetterie, qui se rencontrent aussi quelque-
fois chez des sauvagesses, donnent en somme
beaucoup plus de prix aux faveurs qu'on peut
obtenir.
Par exemple, où j'ai vu que les femmes se
ressemblaient partout, c'est dans l'art de tromper;
c'est alors que leur talent de comédiennes et de
traîtresses devient merveilleux; et ma foi, sur ce
terrain-là, les noires valent les blanches : elles
mentent avec un aplomb imperturbable.
On a souvent prétendu que les négresses ne
s'occupaient que peu du physique de leurs pré-
férés, ou plutôt qu'elles ne s'y connaissaient pas.
Voilà encore une grande erreur : demandez plutôt
à mon ami d'Encausse, qui est un jeune et joli
garçon, si les petites négresses ne louchaient pas
de son côté.
Maintenant, j'ai remarqué qu'elles avaient toutes
une véritable admiration pour les grandes barbes,
noires ou blondes.
284 LES FEMMES AU CONGO
Elles sont extrêmement fîères, je dirai orgueil-
leuses, d'être l'objet de l'attention d'un blanc,
mais je suis convaincu qu'elles reviendront tou-
jours au noir, qui a pour elles des avantages le
plus souvent incontestables. Elles ne vont pas
chercher midi à quatorze heures : elles veulent
chaussure à leur pied. En somme pour une né-
gresse, le nègre sera toujours le morceau de
résistance.
Ce côté un peu animal se rencontre quelquefois
chez certaines blanches, qui auraient une ten-
dance à trouver qu'à côté du noir nous manquons
peut-être d'importance.
Nombre de nègres ont été fêtés en Europe
par une certaine catégorie de petites dames,
si j'en crois mon ami Porte, le directeur du
Jardin zoologique d'Acclimatation.
Tout ceci, pour conclure, tendrait à démontrer
que le croisement des races a été prévu par le
grand ordonnateur de toutes choses. Il est vrai
que certains docteurs américains ont prétendu
que les métis ou mulâtres, à la troisième géné-
ration, cessent de se reproduire J'en doute, et je
suppose que c'est la vanité anglo-saxonne qui
a dû inventer ce racontar.
FEMME DE MISSIONNAIRE PROTESTANT.
LES FEMMES AU CONGO 287
Après cette dissertation toute physiologique,
reprenons le cours de notre récit.
Je ne fis à mon retour que toucher Brazzaville.
Je revis sans grande émotion cette localité, où
j'avais laissé quelques bons souvenirs, mais aussi
beaucoup souffert. J'étais fatigué et j'avais hâte
de regagner la côte par l'état belge, où je comp-
tais rencontrer un bout de chemin de fer, pour
terminer mon pénible voyage. J'avais, en somme,
assez des nègres et des négresses.
Cette dernière phase de mon odyssée en
Afrique s'accomplit à pied à travers la brousse :
j'effectuai une marche de quinze jours avec une
troupe de noirs qui me donnèrent un mal atroce ;
les brigands semblèrent prendre plaisir à me
laisser un dernier souvenir bien désagréable de
mon séjour dans ces pays maudits. Nous traver-
sâmes sans incidents autrement intéressants di-
vers villages indigènes; puis je pus, comme j'avais
espéré, faire trois cents kilomètres environ en
wagon avec ma smalah, qui, durant ce dernier
trajet, écarquillait les yeux et les oreilles de con-
tentement. Eux aussi en avaient assez de la
marche.
Arrivés à Matadi, tête de la petite ligne belge.
288 LES FEMMES AU CONGO
je pus m'embarquer à bord du beau steam Y Al-
bertville (capitaine Blake).
J'ai, avant d'atteindre la côte, un dernier trait
de mœurs congolaises à signaler : j'avais ren-
contré aux environs de Kinchassa une Mission
protestante, dont le Supérieur était marié à une
négresse; la dame en question étant devenue
mère à la suite de leurs relations antérieures, le
brave évangéliste s'était vu dans l'obligation de
l'épouser, ce qui me paraît plutôt juste de la
part d'un homme chargé d'enseigner la morale
aux autres. On devrait bien en pareille circon-
stance forcer nos religieux à agir de môme.
Les premières blanches que j'aperçus à mon
retour étaient des Anglaises. J'ai dit mon impres-
sion à ce propos et je la remets sous les yeux du
lecteur, si peu agréable qu'elle puisse sembler.
Cette façon de voir, un peu exagérée, j'en con-
viens, a été sincère de ma part ce jour-là. La
voici :
« Mercredi 1er juin, un boal tout pavoisé amène
à bord un groupe d'Anglais et d'Anglaises ; ces
dames sont les premières blanches que je vois
depuis un an. Je ne vous dirai pas mon impres-
sion sur elles : ce sont des Anglaises, vous les
LES FEMMES AU CONGO 289
connaissez, et quand on en a vu une, on trouve
qu'elles sont toutes pareilles. On aperçoit le plus
souvent, même au travers des plus jeunes, le
manche à balai traditionnel qui leur donne la
gracieuse tournure que vous savez. Quant aux
messieurs, ils me font toujours l'effet d'avoir
avalé un bec de gaz.
« Ces nouveaux hôtes réapparaissent plutôt
gênants ; ce n'est certes pas un appoint pour la
gaieté durant la traversée. Enfin, il faut supporter
ce qu'on ne saurait empêcher.
« Je m'étais trompé, heureusement, et l'alerte
était fausse : je vois les peu sympathiques insu-
laires déménager avec leurs délicieuses moitiés
et reprendre le chemin de la terre, raides comme
des parapluies. Tant mieux ! Ces gens me font
un effet lugubre et je crois toujours, à leur
aspect, lire la suite du conte d'Hoffman « la pou-
pée de Nuremberg ». Il y avait là une grande
personne maigre, dont j'ai certainement entendu
grincer les articulations, quand elle m'a frôlé en
passant, et j'ai frémi en songeant qu'il se ren-
contrait des gentlemen assez courtois et amis du
devoir pour.... »
Cette façon de voir, pour un peu exagérée
25
290 LES FEMMES AU CONGO
qu'elle soit, j'en conviens, a été sincère de ma
part, ce jour-là : j'ai depuis apporté des correctifs
à ce jugement fait un peu hâtivement et sous
l'empire d'une humeur plutôt aigrie.
Je n'en avais pas complètement fini avec les
nègres et négresses : le mercredi, 1er juin, on
embarqua un stock de Bangalas, hommes et
femmes, destinés à l'exposition de Bruxelles;
plus une centaine de soldats noirs de l'État, vêtus
tout battant neuf. Je ne me doutais pas que les
dames, malgré leurs horribles tatouages, devaient
semer la discorde à bord.
Durant toutes nos escales à la côte, je m'ab-
stins soigneusement de débarquer : j'avais suffi-
samment du sol africain et l'idée d'être oublié en
route me donnait une prudence de serpent.
Je fis donc la traversée tout d'une traite, me
contentant de faire des études de mœurs à bord,
Ça ne manquait du reste pas de pittoresque,
et mes compagnons belges, avec leurs gascon-
nades septentrionales, qui sont très parentes des
nôtres, égayèrent fortement le voyage. Les dames
noires nous procurèrent également, en tout bien
tout honneur, maintes distractions.
Une seule affaire de galanterie embruma un
LES FEMMES AU CONGO 291
instant le ciel plutôt serein de la traversée. Un
soldat noir de l'État s'étant avisé de serrer d'un
peu près la femme d'un Bangala, il s'ensuivit
entre tous ces mauricauds une véritable bataille,
à laquelle nous assistâmes du haut du deuxième
pont et dans laquelle tous les ustensiles de mé-
nage, marmites, casseroles, etc., servirent de
projectiles et endommagèrent plus d'une face
noire. Heureusement, les combattants n'avaient
aucune arme et la lutte cessa faute de munitions.
Je dois dire qu'en somme ces dames furent
plutôt convenables tout le long du trajet.
Je ne leur ai connu qu'une passion, mais une
passion irrésistible, folle, passion qu'aucune d'elles
n'eut la puissance de dissimuler. L'objet de ce
penchant irrésistible était le manager, un Anglais
très barbu. Je vous ai parlé plus haut de l'admi-
ration des négresses pour les barbes. Le Ma-
nager en possédait une rousse, splendide, qui lui
tombait jusqu'au nombril.
S'étant parfaitement rendu compte de son pou-
voir hypnotisant, il s'établissait sur le deuxième
pont et là, près de la balustrade, comme à une
tribune, il donnait gratuitement des représenta-
tions aux femmes, qui l'examinaient en proie à
292 LES FEMMES AU CONGO
une véritable extase : il passait la main sur cette
barbe, l'étalait en éventail, la ramenait en pointe,
la séparait de mille façons, la contournait autour
de ses mains, de ses poignets, de son nez, de ses
oreilles..., bref, c'était de l'enthousiasme, du dé-
lire parmi les spectatrices; une grande gaillarde,
entre autres, plus hardie que ses compagnes,
lui faisait les gestes les plus passionnés avec les
bras, tantôt étendus vers lui, tantôt ramenés
voluptueusement en croix sur la poitrine, imitant
les mouvements d'un enfant chéri, qu'on presse
sur son sein et qu'on berce en le couvrant de
baisers
L'heureux Manager m'a affirmé qu'il en était
ainsi dans tous les pays qu'il avait visités, en
Afrique : on se l'arrachait littéralement.
CHAPITRE XV
Femmes arabes. — Prestige du costume. — Les ména-
gères noires. — Le mélange prévu des races.
J'allais commettre un oubli impardonnable :
deux femmes de couleur foncée, à moitié Arabes,
très belles du reste et vêtues à l'orientale, vi-
vaient à bord, en compagnie de leur seigneur et
maître, un Arabe noir, fait prisonnier et emmené
en otage par les Belges. Grand, beau et majes-
tueux d'allures, ce musulman avait été pris aux
environs du lac Nyanza et avait, paraît-il, sur la
conscience plus d'un méfait qui lui eût valu la
peine capitale, si ses vainqueurs n'avaient trouvé
bon de l'emmener à Bruxelles, pour l'exhiber à
l'Exposition. Je pense qu'au fond il aimait mieux
cela, à en juger par son allure satisfaite; je me
rappelle, au débarquement, l'avoir vu passer su-
25.
294 LES FEMMES AU CONGO
perbc et triomphant dans les rues d'Anvers, suivi
de ses deux compagnes qui, pour la circonstance,
avaient revêtu des vestes en velours bleu, souta-
chées d'or, avec de longs pantalons flottants à la
mauresque. Le trio avait un véritable succès.
Les jeunes gens du bord avaient beaucoup
tourné autour des deux odalisques, mais leur
Oihello ne les lâchait pas d'une semelle, et je
crois que la conquête n'eût pas été sans danger
pour les amateurs. Je suis donc à peu près sûr
qu'on dut se contenter de la vue.
Au moment où nous approchions des îles Ca-
naries, il m'a été donné d'assister à une transfor-
mation subite des femmes Bangalas, de sauvages
en femmes civilisées. J'ai pu d'emblée me rendre
compte du prestige extraordinaire du costume
et de la vérité du proverbe qui dit que « si l'habit
ne fait pas le moine, il le pare considérablement ».
En effet, en moins d'une heure, toutes ces
dames, auxquelles on avait fait une distribution
de peignoirs, de chaussures, de mouchoirs, pro-
venant d'un fond de magasin quelconque, appa-
rurent raides et guindées, n'osant ni marcher, ni
s'asseoir, pour ne pas friper leurs belles toilettes
neuves.
FEMMES ARABES DANS LES HUES D ANVERS.
LES FEMMES AU CONGO 297
Durant un instant, elles tinrent les messieurs
de couleur à une distance, que ceux-ci, émer-
veillés, ne songeaient plus à franchir. Eux-mêmes,
lorsqu'on leur distribua peu après vestes, chaus-
sures, culottes, etc., se transformèrent en gom-
meux et prirent leur revanche dans des poses
ultra-distinguées. C'était tout à fait réjouissant.
Hélas! ces respects de leurs personnes et de
leurs tenues ne devaient pas durer longtemps.
Deux jours s'étaient à peine écoulés que les
mêmes costumes, salis, froissés et accrochés de
toutes manières, avaient pris l'aspect des loques
traînées plusieurs semaines, dans les bas quartiers
de Londres, par les ivrognesses de cette capitale.
Les pauvres sauvagesses, gênées au bout d'un
instant, avaient entr'ouvert, débraillé, retroussé
leurs costumes d'une façon pitoyable.
« Chassez le naturel, il revient au galop. » La
transition avait été par trop brusque : j'en con-
clus que, si la forme extérieure peut modifier mo-
mentanément les apparences, le fond reste tou-
jours le même. Longtemps encore, on pourra, en
grattant un nègre de l'Afrique centrale, retrouver
un cannibale.
J'ai eu le loisir d'examiner pendant de longues
298 LES FEMMES AU CONGO
heures la popote des Bangalas; c'est intéressant,
quoique les ménagères noires ne soient pas en-
core près de rivaliser avec les nôtres : une chose
m'a choqué horriblement chez ces cuisinières,
c'est de les voir employer indifféremment et à
tour de rôle la même eau, soit aux ablutions, soit
aux potages. Mon Dieu! ça n'est peut-être pas
plus mauvais; on dit que le feu purifie tout, et
très certainement les marmitons de nos restau-
rants doivent en savoir quelque chose.
Je pense, pour en revenir à la toilette des
nègres, qu'on a la manie d'exhiber dans nos
expositions internationales, costumés et parés
pour la circonstance, je pense, dis-je, que l'on
manque complètement le but visé, qui est d'in-
struire les gens conviés à ce spectacle.
A quoi rime cette façon d'attifer et coleter des
négresses qui ont l'habitude d'allernues ou à peu
près, chez elles; est-ce, par hasard, pour sauve-
garder la décence ou les mœurs? Mais ne voyons-
nous pas les mêmes objets exhibés, dans les sa-
lons les plus sélects, par nos dames, qui le font
avec une provocation et les effets les mieux
calculés pour surexciter l'imagination?
Il y a longtemps qu'on l'a dit : le nu n'est pas
LES FEMMES AU CONGO 299
indécent;, c'est le déshabillé ou le débraillé qui
l'est.
Du Sénégal aux îles Canaries, on passe sans
transition de la race de couleur à la race cauca-
sique : à Dahar, la population est noire; à Las
Palmas elle est blanche; et les Sénégalaises, aux
caracos bariolés et aux madras de toutes couleurs,
sont remplacées par les jolies Espagnoles, aux
mantilles. Ça n'est pas fait pour déplaire aux
yeux déshabitués de voir des femmes de la race
blanche, qui décidément est la plus belle et, je
crois aussi, la plus intelligente, au moins pour
longtemps. Disons même, en terminant, que les
beautés en Afrique sont plutôt exceptionnelles,
au moins au point de vue visage : les grosses
lèvres déparent presque toujours les plus jolies
noires.
Nous avions, à. bord de \ Albertville^ beaucoup
de jeunes sous-officiers qui revenaient en Bel-
gique^ après un séjour de deux ou trois ans au
Congo, rapportant tous des santés plus ou moins
compromises et des habitudes et manières de
vivre qui doivent certainement les ramener dans
300 LES FEMMES AU CONGO
la colonie, où ils sont destinés à mourir plutôt
ieunes.
L'un d'eux avait avec lui, entre autres bibelots
et souvenirs intéressants du pays, une petite
mulâtresse qui était tout son portrait. Il était
marié à Bruxelles et comptait présenter la petite
fille à sa femme, qu'il disait très bon enfant.
J'avais vu au Congo pas mal d'échantillons de
ce genre; mais, généralement, les propriétaires se
gardaient bien de les emmener. M. X... avait au
moins le courage de son opinion.
Je me suis toutefois permis de lui demander
quelle tête il ferait, si à son arrivée au domicile
conjugal, sa femme lui présentait le pendant de
la petite métisse.
C'est le cas de s'écrier :
L'Amour est enfant de bohème
Et n'a jamais, jamais connu de loi;
Si tu ne m'aimes pas..., etc.
JEUNE LAITIERE, A LAS PALMAS.
ÉPILOGUE
Dans ce volume, où j'ai présenté mes descrip-
tions parfois un peu nues, ai-je dépassé la mesure
permise? Je ne le pense pas. Je ne me suis nulle-
ment inquiété de l'opinion des prudes. Avec
ceux-ci, esprits malsains, tartufes et pornogra-
phes par tempérament, on ne saurait tenter
aucune étude sérieuse, sur nature, sans éveiller
l'animal qui, selon Sainte-Beuve, sommeille sans
cesse dans le cœur de l'homme. Nous sommes
Gaulois et petits-fils de Rabelais, c'est-à-dire que
nous envisageons volontiers le côté à la fois
philosophique et comique des choses. Nous ne
sommes ni pédants, ni solennels.
304 LES FEMMES AU CONGO
Méfiez-vous des gens graves et pâles : ces
sortes d'esthètes ont presque toujours de mau
vaises habitudes ou des goûts inavouables. Ça
n'est pas pour ceux-là que j'écris.
Ch. Castellani, peintre
TABLE DES MATIÈRES
Fagcs
AVANT-PROPOS . . 1
CHAPITRE PREMIER
Le mot de Samba. — Les mulâtresses. — Les mé-
faits de nos Sénégalais et le palabre. — La légende
du gorille. — Le chef aveugle 1
CHAPITRE II
Religieuses et Sénégalais. — A propos des conver-
sations grivoises. — La volupté est traîtresse en
Afrique. — Dahoméennes, femmes acras, Pa-
houines 19
CHAPITRE III
Libreville, les Gabonaises, mariages. — Une naine
akka, une albinos. — Les jeunes filles de la Mis-
sion. — Dames blanches. — Une légende au
Soudan 35
•CHAPITRE IV
Loango. — Les nymphes de la Source des dia-
mants. — La fête des Calebasses 59
306 TABLE DES MATIÈRES
CHAPITRE V
Femmes bacougnies, bacongos, batékés.— Mme Tali
et sa famille. — Générosité des chefs. — Zélin-
goma, les Bacotas, je deviens juge de paix. — Les
jugements , ........ 7
CHAPITRE VI
Les femmes chefs. — Dalila. — « On arrive pas à
Brazzaville sans s'faire de bile... » — La galanterie,
les unions. — Mme Louettières, scène de jalousie.
— Sensible mais oublieuse 103
CHAPITRE VII
L'odyssée d'une princesse. — Je manque fonder un
empire. — Les femmes rouges 123
CHAPITRE VIII
Réflexions. — A bord de la Ville-de-Bruges. — Les
femmes bangalas. — Une mère courageuse. —
Nous retrouvons la belle Mme Louettières.— Une
sirène homicide. — Femelles bondjos 135
CHAPITRE IX
Banghi. — Sacrifices humains. — Wadda, les
N'Sakkaras. — Population. — Cannibalisme. —
Guerre — Justice 159
CHAPITRE X
Un jugement de Bangassou. — Croyances et légen-
des. — Coutumes et mœurs. — Naissances et
mariages 189
TABLE DES MATIERES 307
CHAPITRE XI
Pages
Médecine. — De la mort et du culte des morts. —
Exorcismes. — Jeux, danses, musique 215
CHAPITRE XII
Mort tragique de Comte. — Le docteur Sambuc et
le lieutenant Morissens. — Adèle, t'es belle, etc.
— Distractions innocentes 237
CHAPITRE XIII
Les femmes dTmécée. — Scène d'anthropophagie.—
Une lutte de femmes. — Les pleureuses. — Un
négociant modèle. — Mmo Louettières. — La car-
gaison de Monseigneur 255
CHAPITRE XIV
L'amour en Afrique. — Je revois des blanches. —
L'élément féminin à bord de Y Albertville. — Une
émeute. — Triomphe de la barbe 281
CHAPITRE XV
Femmes arabes. — Prestige du costume. — Les
ménagères noires. — Le mélange prévu des
races. 203
Épilogue, 305
î 225. — Paris. Imp. Lahure, 9, rue de FleuiMis,
*«*.
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